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Icon/Horloge Created with Sketch. 09.10.2020

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23- Les tatouages d’Ötzi et l’acupuncture

Le 19 septembre 1991 dans la partie italienne des Alpes de l’Ötztal, à seulement une centaine de mètres de la frontière autrichienne et à une altitude de 3 210 m, un corps naturellement momifié a été découvert. La datation au radiocarbone a révélé que celui qui a été surnommé « Ötzi» ou « Iceman »,  vivait autour de 3300 av. JC et mourut à un âge estimé entre 40 à 50 ans. Le corps extraordinairement bien conservé ainsi que ses vêtements et équipements ont fait l’objet depuis d’une intense recherche scientifique. Une publication récente d’Albert Zink et al fait le point sur l’analyse du corps d’Ötzi d’un point de vue médical, de son état santé au moment de sa mort, de ses pathologies et des éventuels soins qui auraient pu être utilisés [1].

Dès les premières observations a été noté sur le corps un ensemble de tatouages (fig 1), qui par leurs aspects très basiques (ensemble de traits parallèles ou en croix) , leurs petites dimensions (la plupart entre 20 et 25 mm) et leurs localisations (parties non exposées à la vue) évoquaient des tatouages thérapeutiques et non des tatouages décoratifs [2,3]. Les techniques d’imagerie spectrale ont permis d’identifier 19 localisations de signes regroupant au total 61 traits [2].  Ces tatouages sont réalisés au charbon comme le montrent les études en microscopie optique et électronique [4]

Les examens radiographiques et scanographiques ont révélé la cause probable de la mort, une pointe de pointe de flèche étant retrouvée au niveau de l’épaule gauche [5] mais aussi diverses pathologies notamment arthrose lombaire, de hanche et du genou, antécédents de fractures de côtes, calculs biliaires [6]. Une relation a été faite entre ces pathologies et les tatouages supposés réalisés à leur niveau, c’est-à-dire possiblement loco dolenti [7].

Des points d’acupuncture ?


La localisation des tatouages a rapidement attiré l’attention de deux acupuncteurs autrichien (Leopold Dorfer), et allemand (Franck Bahr) qui y ont vu une corrélation étroite avec des points d’acupuncture [8,9]. Sur l’analyse de 15 groupes de tatouages alors identifiés, ils estiment que cinq sont directement au niveau de points, quatre à une distance ≤ 5 mm,  trois entre 6 et 13 mm, un est un point « local » (hors méridien ?), deux sont sur un méridien d’acupuncture (Vessie et Vésicule Biliaire) mais non sur un point. Cela amène les auteurs  à soulever « la possibilité que la pratique de l’acupuncture à visée thérapeutique soit née bien avant la tradition médicale de la Chine ancienne (environ 1000 av. J.-C.) et que ses origines géographiques étaient eurasiennes plutôt qu’asiatiques-orientales, compatibles avec les contacts interculturels de grande envergure de l’humanité préhistorique ». Ces éléments sont ensuite couramment repris dans les publications relatives aux tatouages d’Ötzi et notamment celle de d’Albert Zink et al [1]. En 2015 Bahr, Dorfer et Swanda complètent leur étude sur l’ensemble des 19 groupes de tatouages et confirment leurs conclusions [10].

Pourtant très tôt les observations de Dorfer sur la relation à l’acupuncture ont été critiquées [11,12]. Les tatouages d’Ötzi posent en fait deux questions de nature très différentes relevant de champs disciplinaires distincts. Une est d’ordre technique et acupunctural, celle de leur corrélation topographique avec les point d’acupuncture, et une autre d’ordre historique et anthropologique avec la question des origines possibles de l’acupuncture et sa filiation avec des techniques de soins de l’époque paléolithique.

Corrélation points d’acupuncture – tatouages


Sur l’établissement d’une corrélation entre points d’acupuncture et tatouage d’Ötzi, la seule publication documentée est celle du Lancet en 1999 [9], mise à jour ensuite en 2015 [10]. Les auteurs rapportent ainsi la méthodologie mise en œuvre :

Fig 1. Tatouages lombaires.

« En acupuncture, la localisation des points est définie par une mesure relationnelle (le cun, pour pouce en chinois) dérivée de l’anatomie du patient. Le cun est défini par la largeur de l’articulation interphalangienne du pouce, mais peut également être déterminé par une certaine fraction de la longueur du fémur, du tibia ou du radius. En utilisant ces relations et les données publiées de l’Iceman, nous avons calculé que son cun était d’environ 22 mm ou environ un pouce. Nous avons ensuite converti les mesures morphométriques des tatouages en cun et superposé les emplacements des tatouages aux représentations topographiques des points d’acupuncture chinois tels que référencés dans les textes d’acupuncture.  Pour étudier la situation in situ sur la momie, l’un d’entre nous, (LD), acupuncteur expérimenté, a ensuite examiné la morphométrie des tatouages lors d’une visite à Iceman dans sa chambre spéciale au Musée préhistorique de Bolzano, en Italie. ».

Pour la localisation des points d’acupuncture, les auteurs établissent donc pour Ötzi un cun unique à environ 22 mm, mais ils n’indiquent pas les données anthropométriques publiées et effectivement utilisées pour aboutir à ce chiffre.  Ils mentionnent un cun digital (largeur du pouce) et un cun proportionnel (fraction de longueur du tibia du fémur ou du radius). L’indication d’un cun à 22 mm montrent qu’ils opèrent  une équivalence entre ces deux types de mesure. Cette équivalence est problématique parce que les études anthropométriques montrent au contraire une absence de corrélation entre cun digital et cun proportionnel [13-15]. De même pour la définition du cun digital, ils mentionnent la largeur de la phalange distale du pouce, mais cette mesure n’est équivalente qu’en théorie à la longueur de la deuxième phalange de l’index qui est utilisée plus couramment. En pratique une différence statistiquement significative est observée entre mesure du pouce et mesure de l’index [16]. Enfin le cun proportionnel est variable en fonction des régions (par exemple le cun proportionnel du tibia, n’est pas équivalent à celui du radius), et au niveau d’une même région un cun vertical n’est pas obligatoirement équivalent à un cun transversal [15,17].

Énoncer un cun à 22 mm n’a donc pas grand sens par rapport à la problématique de recherche. Il aurait fallu que pour chaque point d’acupuncture soient mentionnées la méthode de localisation effectivement utilisée (repères anatomiques et nature exacte des coordonnées) et les données anthropométriques correspondantes relevées sur Ötzi.

Les tatouages ne se présentent  pas comme des points, représentation habituelle des points d’acupuncture, mais comme des figures. Comparer un point à une surface augmente bien sûr la probabilité d’obtenir une superposition.  

Un facteur de complexité évident est que l’on a affaire à un corps momifié ayant effectué un séjour de 5000 ans dans les contraintes d’un glacier. Sur le sujet vivant, il est possible de faire glisser le revêtement cutané sur plusieurs centimètres par rapport aux structures osseuses. On peut s’interroger sur la disposition spatiale des tatouages relativement au squelette au terme du processus de momification durant lequel le corps a été soumis à des  forces externes indéterminées.

Alors que dans la publication initiale de 1999 la distance de chacun des tatouages par rapport au point d’acupuncture était mentionnée, constituant d’ailleurs le cœur de la publication, cela a complétement disparu dans celle de 2015 pour suggérer une relation directe entre tatouage et point correspondant. Observons également des discordances notables entre les deux publications :  par exemple le tatouage T_01 mentionné «  point local entre 40VB et 41E » devient « 40VB-41E » , le T_02 « sur la VB [Vésicule biliaire] »  devient « 34VB », le T_04  qui comporte deux groupes « Sur la V [Vessie] entre 58V et 59V » est réduit à « 59V »,  le T_09 mentionné « 7Rn, 6Rte » devient « 7Rn ».

Le tatouage T_15 mis en évidence seulement en 2014 [2] et situé au niveau de l’hypochondre droit, est présenté comme le chainon manquant qui couronnerait toute la démonstration. Il est décrit comme correspondant aux « 14F / 24VB reliés par trois lignes (en fait 4) ». Ötzi présentant des calculs biliaires et une infestation parasitaire, ces deux points sont présentés comme « une combinaison pertinente pour une compensation yin/yang ».  D’un tatouage de 4,25 cm2 se superposant éventuellement à deux points d’acupuncture, il y a un glissement pour parler de tatouage reliant deux points, puis un nouveau glissement pour suggérer que cette mise en relation était sous-tendue par des savoirs sur une relation fonctionnelle  de type yin/yang entre les deux points…

Des problématiques plus générales


Les conclusions des auteurs prétendant établir une relation tatouages-points d’acupuncture, apparaissent au total méthodologiquement peu  solides.  Cela signifierait d’ailleurs que le tatoueur d’Ötzi avait en tête une cartographie des points d’acupuncture tout à fait similaire à celle qui est définie actuellement, et qu’il aurait effectué son travail avec une précision remarquable (≤ 5 mm) par rapport à une position théorique.  Une telle précision est bien difficile à obtenir pour l’acupuncteur moderne en dépit de sa formation et de ses connaissances anatomiques. Ainsi, l’imprécision moyenne de la localisation des 4P et 8TR par des acupuncteurs expérimentés est respectivement de 22.3 mm et de 8. 4 mm par rapport à la position théorique de référence [18].

La question posée se retrouve sous différentes formes dans le champ de l’acupuncture, par exemple dans la relation entre points d’acupuncture et trigger points (points gâchette myofasciaux).  Dès 1977 Melzack observe un haut degré de correspondance (71%) [19], mais ce travail va ensuite faire l’objet d’une controverse [20, 21]. La comparaison de deux ensembles de points fait entrer de multiples paramètres dont la plupart sont indéterminés et font eux-mêmes débat : la définition et la composition de chaque groupe, l’effectif des séries comparées, la surface admise du « point »,  la précision de son positionnement théorique, la reproductibilité de ce positionnement par différents opérateurs, la distance minimale admise pour parler d’une corrélation… On se rend très vite compte de l’inanité de la question ainsi posée.

L’hypothèse la plus probable et la plus parcimonieuse est que les tatouages d’Ötzi ne témoignent pas d’une connaissance de l’acupuncture à l’âge du cuivre européen, mais sont  des tatouages thérapeutiques appliqués loco-dolenti.  Les stimulations cutanées à visée thérapeutique sous de multiples formes (tatouages, scarification, saignées, cautérisation…) paraissent universels, observés à toutes les époques et dans toutes les cultures [11].  C’est ainsi que des lieux spécifiques d’application de saignées ou de cautères sont décrits tout au long de l’histoire de la médecine en Occident (fig 2) et progressivement on voit également apparaitre dans les textes l’utilisation de points à distances et de points controlatéraux à la douleur. Que l’acupuncture soit directement issue de ces pratiques universelles parait une évidence, mais conclure que les tatouages d’Ötzi attestent d’une origine européenne de l’acupuncture n’a pas grand sens.

Fig 2. Lieux de cautérisation [Traité de Chirurgie d’ Abu Al-Qasim (Aboulcassis, v. 940-1013),
traduit de l’arabe en latin par Gerard de Cremone  (1114-1187)].

Ötzi enjeu idéologique


Affirmer une origine européenne de l’acupuncture a évidemment des implications idéologiques. Il est intéressant de noter que dans les livres de Singh et Ernst « Médecines douces : info ou intox » [22] comme de White et Cummings « Acupuncture médicale occidentale » [23] le cas Ötzi  et l’hypothèse de Dorfer et Bahr occupent presque autant de place que toute l’histoire de l’acupuncture en Chine. L’histoire est instrumentalisée au service d’un discours à prétention scientifique pour construire le récit d’une acupuncture originaire d’Occident. Il s’agit de montrer que l’Occident rationnel l’a rapidement abandonnée et qu’elle n’a survécu, après son transfert, qu’à l’autre extrémité de l’Eurasie. Ötzi est ainsi devenu un nouveau marqueur idéologique du discours historique sceptique au même titre que l’interdiction de l’acupuncture par l’Empereur Daoguang en 1822 [24], ou par le gouvernement Républicain en 1929 [25], ou encore l’invention de l’acupuncture par Mao-Zedong [26].

Johan Nguyen

Références


  1. Zink A, Samadelli M, Gostner P, Piombino-Mascali D. Possible evidence for care and treatment in the Tyrolean Iceman. Int J Paleopathol. 2019:110-117.   [205267]. |doi|.
  2. Samadelli M, Melis, M, Miccoli, M, Vigl EE, Zink AR. Complete mapping of the tattoos of the 5300-year-old Tyrolean Iceman. Journal of Cultural Heritage. 2015;16(5):753-8.   [112629].  |doi|.
  3. Gaber O, Künzel KH, Sjovold T. [The Tattoos of the Ice Man from the Clinical-anatomical Point of View]. Berichte des naturwissenschaftlichen-medizinischen Verein Innsbruck. 1995;82:347-54.   [204796]. |doi|.
  4. Pabst MA, Letofsky-Papst I, Bock E, Moser M, Dorfer L, Egarter-Vigl E, Hofer F. The tattoos of the Tyrolean Iceman: a light microscopical, ultrastructural and element analytical study. Journal of Archaeological Science. 2009;36(10):2335-41.   [185644].   |doi|.
  5. Gostner P, Egarter Vigl E. Insight: Report of Radiological-Forensic Findings on the Iceman. Journal of Archaeological Science. 2002;29:323-6.   [204787].  |doi|.
  6. Murphy WA Jr, Nedden Dz Dz, Gostner P, Knapp R, Recheis W, Seidler H. The iceman: discovery and imaging. Radiology. 2003;226(3):614-29.   [204517].  |doi|.
  7. Kean WF, Tocchio S, Kean M, Rainsford KD. The musculoskeletal abnormalities of the Similaun Iceman (« Ötzi »): clues to chronic pain and possible treatments. Inflammopharmacology. 2013;21(1):11-20.   [167017].  |doi|.
  8. Dorfer L, Moser M, Bahr F, Spindler K, Egarter-Vigl E, Dohr G. 5200-Year-Old Acupuncture in Central Europe? Science. 1998;282(5387:242-3.   [58713]. |doi|.
  9. Dorfer L, Moser M, Bahr F, Spindler K, Egarter-Vigl E, Giullén S, Dohr G, Kenner T. A Medical Report From The Stone Age? Lancet. 1999;354(9183:1023-5.   [70937].   |doi|.
  10. Bahr FR, Dorfer L, Suwanda S. [New studies on the iceman “Ötzi” with the “missing link” as proof for the developement of acupuncture in Europe]. Akupunktur & Aurikulomedizin. 2015;41(2):10-24.   [203608].  |doi|.
  11. Renaut L. Les tatouages d’Ötzi et la petite chirurgie traditionnelle . L’ Anthropologie. 2004;108(1):65-109.   [140932]. |doi|.
  12. Ma Bo-Ying, Grant A, Zheng Jinsheng. Acupuncture originated in China, not in another country. The Iceman’s tattoo is not the earliest evidence of acupuncture. Paris: 2ème Congrès National de Médecine Chinoise. 2005: 296.   [145691]. |URL |.
  13. Ding Yidan. [On the accuracy of the acupoint location]. Shanghai Journal of Acupuncture and Moxibustion. 1999;18(1):27.   [74658]. |doi|.
  14. Yin CS, Park HJ, Seo JC, Lim S, Koh HG. Evaluation of the cun measurement system of acupuncture point location. American Journal of Chinese Medicine. 2005;33(5):729-35.   [126018]. |doi|.
  15. Yang Yongqing. [Re-statistical analysis of data from somatometry on proportional units of the body]. Shanghai Journal of Acupuncture and Moxibustion. 1998;17(1):33-35.   [67357].
  16. Coyle M, Aird M, Cobbin DM, Zaslawski C. The cun measurement system: an investigation into its suitability in current practice. Acupuncture in Medicine. 2000;18(1):10-4.   [73545]. |doi|.
  17. Zhang Jianhu, Yan Zhenguo. [Relation between and Length of Truncal Proportional Unit of the Body]. Shanghai Journal of Acupuncture and Moxibustion. 1996;15(1):32.   [84699].
  18. Dorsher P, Johnson A. Accuracy in the use of traditional cun measurement techniques for localizing classical acupoints in the upper extremity: an experimental study. Medical  Acupuncture. 2010;22(3):191-5.   [145318]. |doi|.
  19. Melzack R, Stillwell DM, Fox EJ. Trigger points and acupuncture points for pain : correlations and implications. Pain (Amsterdam). 1977;3(1):3-23.   [8992]. |doi|.
  20. Birch S. Trigger point-acupuncture point correlations revisited . Journal of Alternative and Complementary Medicine. 2003;9(1):91.   [124888]. |doi|.
  21. Dorsher PT. Can classical acupuncture points and trigger points be compared in the treatment of pain disorders? Birch’s analysis revisited. Journal of Alternative and Complementary Medicine. 2008;14(4):353.   [149566]. |doi|.
  22. Singh A, Ernst E. La vérité sur l’acupuncture in Médecines douces : info ou intox ? Paris: Cassini. 2014:51-109 .   [160885].
  23. White A, Cummings M, Filshie J. Précis d’acupuncture médicale occidentale. Issy-les-Moulineaux: Elsevier Masson. 2011   [155803].
  24. Nguyen J. L’interdiction de l’acupuncture en 1822 par l’empereur Daoguang et l’instrumentalisation de l’histoire. Acupuncture & Moxibustion. 2018;17(1):5.   [173500]. |URL |.
  25. Nguyen J. 1929 : la tentative avortée « d’abolition » de la médecine chinoise. Acupuncture & Moxibustion. 2018;17(2):151.   [100231]. |URL|.
  26. Nguyen J. Acupuncture : la figure tutélaire des « sceptiques » était une taupe de l’industrie du tabac. Acupuncture, Preuves & Pratiques. 2020. |URL|


Mots-clés : Histoire - Points - Sceptiques


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  • Ottavi Dominique C. dit :

    Vouloir expliquer la médecine chinoise antique, qui est basée sur les principes à l’origine de la Tradition, par des conceptions, des hypothèses, des raisonnements rationnels, comme ceux qui sont utilisés dans la Science moderne, est une démarche illégitime, et de toutes façons, vouée à l’échec.
    Une telle tentative ne démontre qu’une chose : l’ignorance de ses auteurs.
    Il semblerait pourtant que cette recherche soit la préoccupation principale de votre site.
    Cela mérite réflexion.
    D. C. Ottavi

    • Johan Nguyen dit :

      Je suis d’accord avec vous sur un élément central. Il y a une frontière infranchissable entre un point de vue rationnel et scientifique sur la médecine chinoise et un point de vue non rationnel et idéologique. Cette frontière est infranchissable parce qu’on ne peut se prévaloir de la science quand elle nous arrange et la récuser quand elle nous dérange.
      Individuellement, chacun se situe où il veut. Mais collectivement, quand nous parlons en tant que médecin la contrainte éthique et méthodologique de la science s’impose à nous. Le médecin fait partie d’une communauté professionnelle et savante où sont partagés des savoirs, des méthodes, et des règles de fonctionnement. La science est une valeur commune, la considérer comme illégitime pose une question éthique.
      Soit vous vous situez dans ce cadre avec ses règles et le débat scientifique peut se dérouler, soit vous situez en dehors, mais auquel cas toute discussion est vaine.
      Toutes les controverses sont entretenues artificiellement par la confusion entre l’objet (l’acupuncture et la médecine chinoise) et le point de vue adopté par celui qui en parle (cadre médical et scientifique ou autre). Dès que le cadre de discussion est clairement énoncé, la controverse n’existe plus.

      1- Nguyen J. Repenser et redélimiter notre champ professionnel. Acupuncture & Moxibustion. 2015;14(3):227. [191113]. | URL |

      • D.C. Ottavi dit :

        Merci d’avoir pris la peine de répondre à mes remarques.
        Je suis d’accord avec vous pour choisir le point de vue de départ de toute réflexion. Cependant, le plus difficile dans ce jeu est de décider que cette science antique, qui échappe par son origine et sa conception aux règles « rationnelles », pourrait être considérée « rationnellement ».
        N’oublions pas qu’elle fut conçue comme une suite à la conception de l’Homme-dans-le-cosmos, une situation qui n’a rien de parfaitement rationnel, c’est l’expression métaphysique d’un statut plus subtil que matériel.
        Par l’idée que je m’en fais, par sa nature, par son côté transcendant, elle ne se laissera pas saisir… Ou alors partiellement, par son côté « acupuncture », qui n’est que matériel, et avouons-le, particulièrement réducteur. Car le « Sage » d’aujourd’hui a oublié l’existence de l’étage proprement spirituel chez l’Homme de toujours, depuis que les « humanistes » l’en ont dépossédé.
        Bien que respectant votre opinion, je persiste à penser que nous voyons chacun une médecine chinoise antique différente.
        Opinion versus connaissance, éternelle opposition.

        • Johan Nguyen dit :

          Ce qui est réellement en discussion ce n’est pas la nature de l’objet « médecine chinoise », mais bien le point de vue que décide d’adopter l’observateur sur cet objet.
          Il y a un point de vue rationnel, scientifique et médical qui est notre cadre professionnel avec ses contraintes méthodologique et éthique [1]. Et il y a un point de vue autre, idéologique qui s’exonère de ces contraintes.
          Chacun détermine sa position, mais il faut faire le constat de l’incompatibilité absolue des deux points de vue. Si la science est considérée comme une simple opinion, c’est que l’on se situe hors du cadre professionnel et éthique de la médecine.
          Les controverses sont provoquées par l’intrusion de l’idéologie dans le champ scientifique, mais ce n’est pas propre à la médecine chinoise.

          1- Nguyen J. Introduction à l’étude de l’acupuncture : définitions et cadres d’étude. Acupuncture, preuves & pratiques. 2020. |URL|

          • D.C. Ottavi dit :

            Merci pour votre réponse, bien dans le cadre de la pensée moderne.
            Je n’ai jamais considéré la science comme une opinion. Nous savons tous qu’elle n’est qu’une suite d’hypothèses, continuellement remises en cause avec son évolution et ses découvertes.
            Je vois que vous ne concevez pas qu’il existe au monde d’autres points de vue que ceux que la science propose temporairement.
            Pourtant, elle n’est pas qualifiée pour étudier avec des méthodes expérimentales, une notion qui échappe déjà à toute définition, comme la Tradition et ses corollaires — dont la médecine chinoise antique originelle.
            Mais votre position est respectable et je suis certain que l’image que vous en donnez — peut-être un trop exclusivement — intéresse les cartésiens de notre temps, peu informés des critères imprescriptibles et de la vérité originelle de la Tradition — primordiale, dirions-nous en faisant fi de tout pléonasme.
            Merci pour l’attention que vous avez portée à mes modestes interventions.
            P.S.- Après avoir écrit un ouvrage en 94 sur l’uranologie chinoise* — cette discipline médicale, sorte de chronobiologie en rapport étroit avec la médecine chinoise, puisqu’elle tient compte de l’évolution astronomique pour dispenser les soins, j’ai rédigé un article synthétique sur le fonctionnement de base de la médecine chinoise, qui n’a que peu de choses en commun avec une thérapeutique scientifique, comme vous vous en doutez.
            *Les Ciels de l’Homme, édition privée.

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