Icon/Horloge Created with Sketch. 20.09.2023

1 commentaire

82- Trois universités de médecine chinoise dans le classement de Shanghai 2023

Le classement académique des universités mondiales, plus communément appelé le classement de Shanghai, est un classement annuel des universités du monde entier publié par l'Université Jiao Tong de Shanghai [1]. Lancé pour la première fois en 2003, ce classement est devenu l'un des indices les plus influents et les plus observés pour évaluer la qualité et la performance des institutions d'enseignement supérieur à l'échelle mondiale.

En 2023, pour la première fois trois universités entièrement dédiées à la médecine chinoise apparaissent simultanément dans le classement : les Guangzhou et Shanghai University of Chinese Medicine [UCM] rejoignent la Nanjing UCM entrée dans le classement en 2020 (fig 1). Cette dernière connait depuis une progression régulière et est actuellement la mieux classée (601-700). Cette place est à titre d'exemple meilleure que celle de l'université de Nantes (701-800). Notons par ailleurs que la Beijing UCM a été la première avoir intégré le classement où elle a figuré en 2018 et 2019. Nanjing et Guangzhou ont 20.000 étudiants inscrits, Beijing 13.000 et Shanghai 10.000, Nantes à titre de comparaison 35.000.

Figure 1. Les trois universités de médecine chinoise du classement 2023 et leur position les trois dernières années.

Les critères d'évaluation

Le classement de Shanghai utilise plusieurs indicateurs pour évaluer les universités, notamment :

  1. Nombre de lauréats du prix Nobel et de la médaille Fields parmi les anciens élèves et le personnel (pondération de 10% et 20% respectivement).
  2. Nombre de chercheurs hautement cités dans leurs domaines respectifs (pondération de 20%).
  3. Nombre d'articles publiés dans les revues Nature et Science (pondération de 20%).
  4. Nombre d'articles indexés dans les bases de données Science Citation Index-Expanded et Social Sciences Citation Index (pondération de 20%).
  5. Performance académique par rapport à la taille de l'institution, mesurée par la production académique par membre du personnel (pondération de 10%).

L'apparition des universités de médecine chinoise dans le classement de Shanghai est à mettre en relation directe avec l'explosion au cours de la dernière décennie du nombre de publications issues de ces institutions dans la littérature scientifique internationale (fig 2). Une traduction dans le domaine de l'acupuncture est le basculement observé dans les données probantes [2] induisant à son tour la multiplication des recommandations de bonne pratique en sa faveur [3].

Figure 2. Évolution 1980-2022 du nombre annuel de publications indexées dans PubMed issues des universités de médecine chinoise (affiliation des auteurs). Search : "chinese medicine"[AD] OR "chinese medical sciences"[AD] OR "acupuncture"[AD]. La part nommément attribuée aux départements d'acupuncture ("acupuncture[AD]) suit une courbe parallèle, représentant 9% de l'ensemble (2.026 publications en 2022).

Le défi pour la médecine chinoise

Il est évident que le classement de Shanghai avec ses critères représentait un défi pour les universités de médecine chinoise [UCM] :

  • Leur champ de travail est par définition plus restreint que celui des grandes universités généralistes.
  • Il n'est pas évident de faire de ce champ à l'origine restreint et localisé une thématique de recherche au niveau mondial avec une visibilité suffisante dans une littérature médicale où plus de 90% est publié en anglais.
  • Cela implique au niveau interne à la médecine chinoise de faire de la recherche scientifique un axe central, de disposer du personnel médical compétent en nombre suffisant et avec les financements appropriés.

Ce défi a été relevé et s'il a pu être relevé c'est que les conditions nécessaires avaient été préalablement réunies. Le prix Nobel attribué en 2015 à Tu Youyou pour ses travaux sur qing hao et l'artémisine dans le traitement du paludisme est à ce titre symbolique. Elle a fait toute sa carrière dans les institutions de la médecine chinoise, ses travaux et publications ont été réalisés dans ce cadre à partir de 1969 [4]. Des travaux de Tu Youyou au classement de Shanghai les prérequis indispensables étaient 1) l'ancrage scientifique de la médecine chinoise (son affirmation comme objet de science), 2) la création d'institutions médicales centrées sur la médecine chinoise, 3) la formation de chercheurs de haut niveau et l'organisation de la recherche dans ces institutions.

La mise en place des prérequis

L'ancrage scientifique de la médecine chinoise. La question de la relation à la science est posée dès le tournant du XXème siècle avec la rencontre de la médecine chinoise et de la médecine occidentale. Elle se pose avec acuité en 1929 avec la demande d'une "abolition" de la médecine chinoise [5]. La réponse apportée par la communauté médicale chinoise sera au contraire l’institutionnalisation, la professionnalisation et la scientifisation de la médecine chinoise. Le 17 mars 1930 est créé le Bureau de médecine nationale (guoyi guan) dont l'objet est : "d’adopter des normes scientifiques de réévaluation de la médecine nationale et d’améliorer les méthodes de traitement et de composition des médicaments » [5]. Cela ne sera jamais remis en cause.

Figure 3. Réunion organisée pour la création du Bureau de médecine nationale (guoyi guan) en 1930 qui définit le cadre de la médecine chinoise avec l'adoption des "normes scientifiques".

Les institutions de la médecine chinoise. Le Bureau de médecine nationale mis en place dans la Chine Républicaine du Guomindang préfigure les Universités (à l'origine dénommées "Collèges") qui sont créées au milieu des années 50 dans la Chine Populaire. Les premières fondées en 1956-57 sont celles de Nanjing, Guangzhou, Shanghai et Beijing. Alors qu'il existe maintenant 24 UCM, ce n'est sans doute pas un hasard si on retrouve ces quatre universités historiques 70 ans plus tard dans le classement de Shanghai. Ces quatre universités se placent également dans les 20 premières du classement national des 85 universités médicales (dont les 24 UCM).

La recherche scientifique. L'impératif de la recherche scientifique est énoncé dès 1930 dans les statuts du Bureau de médecine nationale. Dans les UCM des années 50 cela va se traduire par un double mouvement : l'inclusion des disciplines de médecine occidentale dans le cursus et inversément la formation à la médecine chinoise de diplômés de médecine occidentale. Tu Youyou, pharmacologue fait partie de cette dernière catégorie et figure dans les toutes premières promotions des UCM. La période de la Révolution culturelle (1965-1975) a été un dramatique coup d'arrêt pour la plus grande partie de la recherche en Chine. Inversement la période suivante va être l'amorce de la période actuelle. Sur les 95 revues chinoises consacrées à la médecine chinoise indexées dans la base Acudoc2 plus de la moitié a été créé lors de la décennie suivante (1976-1985, fig 3). C'est à dire que la fin du XXème siècle a été marquée par une remarquable progression du volume de la recherche au niveau domestique (publiée en chinois), étape préalable pour ensuite une internationalisation et une diffusion dans la littérature scientifique mondiale au début du XXIème siècle (fig 2).

Figure 4. Date de création des 95 revues de MTC indexées dans la base de données Acudoc2. Plus de la moitié a été crée durant la décennie qui a suivi la Révolution culturelle.

Implications

Les présupposés occidentaux rendent pour le moins contre-intuitif sinon oxymorique l'association médecine chinoise et recherche scientifique de haut niveau. La présence des universités de médecine chinoise dans le classement de Shanghai de 2023 comme le prix Nobel de Tu Youyou en 2015 nous signifient tout autre chose. La figure 2 doit faire prendre conscience du hiatus abyssal qui s'est créé au cours de la dernière décennie entre :

  • l'acupuncture et la médecine chinoise placées dans le cadre normal de la médecine, rationnel et scientifique,
  • et leur folklorisation exotique quand elles sont placées dans le cadre idéologique des "médecines intégratives" [6].

Imagine-t-on une seconde une hypothétique université (allemande ou autrichienne) dédiée à l'homéopathie et l'anthroposophie figurer dans le classement de Shanghai ?

Dr Johan Nguyen

Références

  1. 2023 Academic Ranking of World Universities. |URL| 🔓
  2. Évaluation de l’acupuncture : une cartographie des preuves. Acupuncture, preuves & pratiques. Avril 2023. |URL| 🔓
  3. Tang X, Shi X, Zhao H, Lu L, Chen Z, Feng Y, Liu L, Duan R, Zhang P, Xu Y, Cui S, Gong F, Fei J, Xu NG, Jing X, Guyatt G, Zhang YQ. Characteristics and quality of clinical practice guidelines addressing acupuncture interventions: a systematic survey of 133 guidelines and 433 acupuncture recommendations. BMJ Open. 2022 Feb 24;12(2):e058834. |doi| 🔓
  4. Tu Youyou. De artemisia annua l. aux artémisinines ; la découverture et le développement des artémisinines et des agents antipaludiques. Les Ulis: EDP Sciences. 2019.
  5. Nguyen J. 1929 : la tentative avortée « d’abolition » de la médecine chinoise. Acupuncture & Moxibustion. 2018;17(2):151. [100231]. |URL| 🔓
  6. La médecine intégrative et la psycho-spiritualisation de l’acupuncture. Acupuncture, preuves & pratiques. Décembre 2022 |URL| 🔓

 

 

Vues : 116

Mots-clés : Actualités - Histoire - Institutions


Imprimer

Une remarque, une question ? Laissez un commentaire.




Thematiques

Votre recherche

Abonnement à notre infolettre
Abonnez-vous pour être informé des derniers articles et formations mis en ligne
Thanks for signing up. You must confirm your email address before we can send you. Please check your email and follow the instructions.
Nous respectons votre vie privée. Vos informations sont en sécurité et ne seront jamais partagées.
Don't miss out. Subscribe today.
×
×