Le Chinese Journal of Medical History consacre un article au 130ème et 140ème anniversaire des naissances de Wang Jimin ( K. Chimin Wong) et Wu Liande (Wu Lien-teh) [1] les auteurs du grand traité « History of Chinese Medicine » dont une  première édition a été publiée en 1932 et une deuxième révisée en 1936 [2].  Ce livre de plus de 900 pages publié en anglais est la première monographie complète en langue occidentale sur l’histoire de la médecine en Chine, travail princeps et essentiel qui servira de base à tous les travaux postérieurs. Il comporte deux grande parties. La première porte sur la médecine chinoise elle-même et est de Wang Jimin, la deuxième de Wu Liande retrace le transfert de la médecine occidentale en Chine.  History of Chinese Medicine est notable et unique en ce qu’il met ainsi en continuité le développement en Chine de la médecine traditionnelle et de la médecine occidentale.

Dans un schéma page 235 (deuxième édition), Wang Jimin retrace l’histoire de la médecine chinoise au cours des siècles, des origines jusqu’à la période contemporaine. Après cette dernière période, il annonce simplement la fusion à venir de la médecine chinoise et de la médecine occidentale en une « nouvelle médecine », c’est-à-dire près de 25 avant, l’objectif affirmé de la Chine communiste.  La scientifisation de la médecine chinoise loin de répondre à une injonction politique de Mao Zedong parait ainsi être, dès la période républicaine,  une orientation rationnelle et autonome de la communauté médicale chinoise, en rapport avec ses objectifs professionnels et savants [3]

Wang Jimin et Wu Liande sont tous deux  médecins de formation occidentale, le premier formé à Hong Kong et le deuxième à Cambridge.  Wang Jimin (1889-1972) est un grand spécialiste de l’histoire de la médecine chinoise, auteur de plus de 200 articles en anglais ou en chinois, fondateur de la Société d’Histoire de la Médecine Chinoise en 1936 (Zhonghua Yishi Xuehui), d’un musée d’histoire de la médecine à Shanghai en 1938, et en 1947 de la Revue d’Histoire de la Médecine (Yishi Zazhi). Wu Liande (1879-1960) est né dans une famille originaire de Canton immigrée à Penang en Malaisie. Il est le premier médecin chinois diplômé de Cambridge, le grand artisan de la lutte contre l’épidémie de peste pulmonaire en 1911 en Mandchourie et le premier chinois proposé au prix Nobel de médecine.

En 1948 le Journal of Medical History (qui devient Chinese Journal of Medical History en 1953) avait déjà célébré les 70ème et 60ème anniversaires de Wang Jimin et Wu Liande [4].

Origine d’History of Chinese Medicine

En 1913, le chirurgien américain Fielding H. Garrison (1870-1935) publie  « An introduction of the History of Medicine », qui sera le grand classique en langue anglaise de l’histoire de la médecine sur la première moitié du XXème siècle [5]. En 1916 Wang Jimin lit le livre et en discute avec Wu Liande. C’est que dans le livre de Garrison qui comporte de 763 pages, la médecine chinoise occupe moins d’une page (page 52) dans le chapitre Médecine sumérienne et orientale. La médecine chinoise est ainsi introduite :

« La médecine chinoise est ce que pourrait être notre propre médecine, si nous avions été guidés par des idées médiévales jusqu’à nos jours, c’est-à-dire absolument immobiles. Sa littérature se compose d’un grand nombre d’œuvres dont aucune n’a la moindre importance scientifique. Leurs caractéristiques sont le respect de l’autorité, le formalisme pétrifié et un excès pédant de détails … »

Le petit texte de Garrison comporte également de multiples erreurs et contresens (ci-dessous). Wu Liande  et Wang Jimin envoient une lettre de protestation à Garrison qui se retranche derrière les sources, toutes occidentales, dont il dispose alors [6]. Les deux médecins chinois vont ainsi s’atteler pendant 16 ans à la rédaction d’un traité en anglais afin de présenter un tout autre point de vue sur l’histoire de la médecine en Chine.


Fielding H. Garrison (1870-1935)

« La médecine chinoise est ce que pourrait être notre propre médecine, si nous avions été guidés par des idées médiévales jusqu’à nos jours, c’est-à-dire absolument immobiles. Sa littérature se compose d’un grand nombre d’œuvres dont aucune n’a la moindre importance scientifique. Leurs caractéristiques sont le respect de l’autorité, le formalisme pétrifié et un excès pédant de détail. L’anatomie chinoise décrit 365 os dans le corps humain, dont le crâne dans certains systèmes se compose d’un seul os, dans d’autres de huit chez l’homme et six chez la femme. Le larynx s’ouvre dans le cœur, la moelle épinière dans les testicules, le poumon a huit lobes, le foie sept. La rate et le cœur sont les organes de la raison. Avec une telle insuffisance de connaissance de la structure du corps, il ne pouvait y avoir que très peu de chirurgie, plus encore chez un peuple dont les convictions religieuses étaient contre le prélèvement de sang ou la mutilation du corps. La castration est en fait la seule opération qu’ils effectuent, et, bien qu’ils utilisent des ventouses sèches et des massages, ils ne recourent pas à la saignée, la remplaçant par le moxa et l’acupuncture. Le moxa est constitué de petits cônes combustibles qui sont appliqués sur tout le corps et enflammés. L’acupuncture est l’insertion dans la peau tendue de fines aiguilles d’or ou d’argent. Les deux procédures sont utilisées à des fins de contre-irritation dans les troubles goutteux et rhumatismaux. Les Chinois étaient très habiles dans les massages et ont été les premiers à employer les aveugles comme masseurs. La pathologie chinoise est caractérisée par une quantité excessive de détails ; par exemple, 10 000 variétés de fièvres ou 14 types de dysenterie. Dans le diagnostic, ils attachent une grande importance au pouls, dont les variétés sont minutieusement subdivisées et examinées en touchant différentes parties de l’artère radiale de l’une ou l’autre main avec les doigts, à la manière de frapper les touches d’un piano. De cette façon, six ensembles de données de pouls sont obtenus, qui sont liés aux différents organes et à leurs maladies. La materia medica chinoise est exceptionnellement étendue et comprend des médicaments bien connus tels que le ginseng, la rhubarbe, la racine de grenade, l’aconite, l’opium, l’arsenic, le soufre et le mercure (afin d’inonction et fumigation dans la syphilis), et de nombreux remèdes répugnants, tels que les parties ou les excréments d’animaux. Les anciens Chinois connaissaient l’inoculation préventive contre la variole, qu’ils ont probablement obtenue de l’Inde ».

Garrison F. An introduction to the history of medicine with medical chronology bibliographic data and test questions. Philadelphia: W. B. Saunders Company. 1913. Page 52.

L’usage de l’histoire

Dans son traité Garrison aborde la médecine chinoise en moins d’une page, mais en comparaison la médecine en Grèce occupe plus de 50 pages ouvrant une voie glorieuse jusqu’à la médecine d’aujourd’hui. L’ Occident se forge ainsi une histoire centrée sur lui-même. Il faudra attendre Joseph Needham et sa monumentale série « Science and  Civilisation in China » (1954-2004) pour que la place de la Chine dans l’évolution des sciences et techniques soit rétablie [7].  Mais peut-on dire que ce soit le cas pour la médecine [8] ? Le jugement de valeur péremptoire de Garrison sur la médecine chinoise et la description caricaturale qu’il en fait sont-ils différents de ceux couramment exprimés un siècle plus tard ?

Notons qu’en 1941 Soulié de Morant, dans sa bibliographie du tome II de « l’Acuponcture chinoise »,  classe le livre et articles de Wong Chimin et Wu Lien-teh [Wang Jimin et Wu Liande] dans la catégorie des « Récits de voyageurs, livres faits par ouï-dire« . Il oppose cette catégorie aux « ouvrages documentés et sérieux » avec ces remarques :

« Articles fait sur des textes européens. M. Wong (élevé à Hongkong dans des collèges anglais et ne lisant pas le chinois) …les auteurs ayant fait leurs études dans des collèges anglais à Hongkong, n’ont pas étudié la langue ni la littérature chinoises. La médecine chinoise y est décrite rapidement sur des citations d’articles de journaux anglais d’Extrême-Orient » [9].

Les propos de Soulié de Morant reflètent un classique point de vue orientaliste au sens d’Edouard Saïd [10]:  le savant occidental se définit comme le détenteur véritable du savoir oriental, savoir incompris et trahi par l’oriental moderne. Un chinois moderne est perçu comme un chinois trahissant sa tradition, rejetant sa culture jusqu’à sa propre langue, c’est un chinois « déchinoisé  » .  

Garrison comme Soulié de Morant sont porteurs d’une même vision anhistorique d’une médecine chinoise immobile, vision dépréciative pour l’un et idéalisée pour l’autre. L’ Occident se construit ainsi une controverse au dépend d’une médecine chinoise fantasmée qui se prolonge jusqu’à aujourd’hui. Cette controverse idéologique impacte constamment le débat scientifique.

History of Chinese Medicine est simplement le point de vue historico-critique de médecins chinois sur l’histoire médicale de leur pays, posant dès 1932 la question d’une histoire globale et mondialisée de la médecine.

Johan Nguyen

Références


  1. Zhen Yan, Cai Jingfeng. [A perfect pair for the brilliant masterpiece, History of Chinese Medicine in commemoration of the 130th and 140th anniversary of the birthday of distinguished modern medical historians, K. Chimin Wong and Wu Lien-teh respectively]. Chinese Journal of Medical History. 2019;49(6):323-21.   [204351]. |doi|
  2. Wong K. Chimin [Wang Chi-min]; Wu Lien-teh. History of Chinese Medicine. Being a Chronicle of Medical Happenings in China from Ancient Times to the Present Period. Tientsin: Tientsin Press. 1932.
  3. Nguyen J. 1929 : la tentative avortée « d’abolition » de la médecine chinoise. Acupuncture & Moxibustion. 2018;17(2):151.   [100231]. | URL |.
  4. Editorial department. [Medical History: Wu Liande’s Birthday Anniversary, Wang Jimin’s Birthday, Anniversary of the Anniversary Album]. Chinese Journal of Medical History. 2019;49(6): 385-6.   [17146].
  5. Garrison F. An introduction to the history of medicine with medical chronology bibliographic data and test questions. Philadelphia: W. B. Saunders Company. 1913.   [204350].   |URL|.
  6. Zhen Yan, Cai Jingfeng. [Wu Liande and Garrison]. Chinese Journal of Medical History. 2019;49(6):380-81.   [17151].  |doi |
  7. Nedham J et al. Science and Civilisation in China (7 volumes). Cambridge University Press. 1954–2004.
  8. Nguyen J. Pourquoi y-a-t-il encore une médecine traditionnelle chinoise et plus de physique traditionnelle chinoise ? Acupuncture & Moxibustion. 2017;16(2):126-8.   [195768].  | URL |.
  9. Soulié de Morant G. L’Acupuncture chinoise. Tome II. Paris: Mercure de France. 1941.   [28092].
  10. Saïd EW. L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident. Paris: Éditions du Seuil. 1978.


Mots-clés : Histoire - Sceptiques