Un essai pragmatique visant à évaluer l’efficacité de l’acupuncture dans les bouffées de chaleur de la ménopause est mené au Danemark [1]. 70 patientes avec des bouffées de chaleur modérées à sévères, score  ⩾ 4  au MSQ (MenoScores Questionnaire), sont randomisées en deux groupes : acupuncture ou liste d’attente pour lequel le même traitement est prévu six semaines après.  Le protocole d’acupuncture est standardisé avec 5 points (au total 8 aiguilles), cinq séances sur 5 semaines (voir figure 1).

Figure 1. Protocole d’acupuncture de l’étude [1]

L’évaluation porte sur les réponses au MSQ, questionnaire d’autoévaluation développé précédemment par les auteurs et validé dans le domaine des troubles de la ménopause [2] . Le MSQ comporte 12 sous-échelles dont l’échelle de bouffée de chaleur (HF, hot flushes) utilisée dans l’étude comme critère principal, les autres sous-échelles étant considérées comme critères secondaires.

Sur le critère principal on observe en fin de traitement (5 séances, 6éme semaine) une amélioration significative dans la groupe acupuncture par rapport au groupe contrôle. Le résultat est également significatif à 3 semaines soit après deux séances seulement (figure 2). Pour les critères secondaires, le résultat apparait positif dans 6 sous-échelles (sudation diurne et nocturne, sudation généralisée, troubles du sommeil, symptômes physiques, troubles des phanères) mais négatifs dans les 5 autres (mémoire, symptômes urinaires et vaginaux, abdominaux, sexuels et fatigue) .

Il s’agit donc d’un petit essai pragmatique qui va dans le sens d’une précédente méta-analyse montrant que l’acupuncture améliore la fréquence et la sévérité des bouffées de chaleur de la ménopause [3], sans toutefois montrer de différence versus acupuncture factice. 

Figure 2. Évolution du score de bouffées de chaleur au MenoScores Questionnaire. Les patients à l’inclusion ont un score ⩾ 4   sur un maximum de 6.
Le résultat est significatif à 3 semaine (2 séances) et 6 semaines (5 séances).

Ce qui attire notre attention est le fait que les auteurs énoncent leur protocole d’acupuncture comme relevant d’une « acupuncture médicale occidentale » (Western Medical Acupuncture, WMA).  Ils font directement référence aux publications de White A et coll [4-5] définissant cette entité et dont l’étude est supposée nous présenter un cas concret.

En comparant le protocole de l’étude aux pratiques chinoises, on a du mal à percevoir en quoi la WMA est « occidentale ». 5 des 6 points utilisés se retrouvent dans les protocoles des 39 études chinoises étudiées par Cui Xu- Jun [6]. Les auteurs présentent leur traitement comme « standardisé », ce qui est supposé s’opposer à une acupuncture chinoise individualisée. Mais là aussi, quand on analyse les pratiques chinoises, on observe que la différenciation des syndromes n’est utilisée que dans 28% des études sur la ménopause [6] confirmant qu’il ne s’agit que d’une option thérapeutique [7]. L’individualisation du traitement comme constitutif de la médecine chinoise est un mythe occidental.

En fait les promoteurs de la WMA reconnaissent qu’il « y a relativement peu de différence d’un point de vue technique avec l’ acupuncture traditionnelle » [4] . La distinction porte sur le corpus auquel la pratique est supposée se référer et Ils opèrent une séparation entre ce qu’ils appellent une « acupuncture chinoise » basée sur une « ancienne idéologie » et une « acupuncture médicale occidentale » basée elle sur « les connaissances actuelles de l’anatomie, de la physiologie et de la pathologie, et les principes de l’Evidence-based Medicine ».  Il s’agit bien sûr de mettre à distance les concepts classiques de la médecine chinoise (yinyang, qi, méridiens, zheng…) et de leur substituer les concepts scientifiques de la médecine moderne.  Cette intention n’est pas nouvelle et on en retrouve de nombreux exemples dans l’histoire de l’acupuncture en Occident tout au long du siècle précédent  [8-10].

White n’énonce pas les théories chinoises comme des théories médicales anciennes mais bien comme une « idéologie ancienne ». La dichotomie qu’il établit n’est pas entre science ancienne et science moderne mais entre science et idéologie, c’est-à-dire entre science et non science. La base de toute controverse sur l’acupuncture en Occident se situe là : la non-considération du corpus médical chinois comme étant de nature rationnelle et scientifique, tout en étant bien sûr contraint par les savoirs, outils et méthodes alors disponibles. La médecine chinoise n’est pas une entité isolée mais s’inscrit dans une tradition scientifique largement documentée et qui, pendant longtemps, a précédé l’Occident dans la plupart des disciplines [11,12]. C’est un contresens historique et épistémologique que d’y voir une idéologie.

L’histoire de la médecine et des sciences nous montre que le plus souvent théories modernes et théories anciennes coexistent tant que ces dernières conservent un intérêt pratique ou heuristique pour la communauté savante qu’elle soit occidentale ou chinoise. Opposer les concepts de qi ou de méridiens aux concepts des neurosciences ou de l’EBM n’a aucun sens. Les neurosciences construisent un modèle explicatif qui, en l’état actuel, n’a aucune valeur opératoire pour l’acupuncture. Inversement les énoncés de la médecine chinoise n’ont plus de valeur explicative, mais conservent une valeur opératoire centrale.  

Il est amusant de noter que les auteurs récusent le qi mais naïvement recherchent le deqi, récusent les méridiens mais associent dans leur protocole 6Rte, 9Rte, 8F et 3VC sans percevoir que cette association est, en elle-même, porteuse de la notion de méridien.  Prendre en considération le qi ou les méridiens, ce n’est pas candidement croire en leur réalité, matérielle ou non matérielle, c’est tenir compte, pour la pratique comme pour la recherche d’un ensemble de phénomènes ou d’entités cliniques que les chinois ont regroupés autour des concepts de qi ou de méridiens.

Les tenant de la WMA se réclament de l’EBM et des neurosciences.  Mais l’EBM et les neurosciences sont des outils et des méthodes qui s’appliquent à des objets ou des phénomènes que la médecine chinoise est supposée avoir identifiés et décrits. C’est cela que les outils et méthodes de la science questionnent, c’est l’acupuncture en tant que telle, dans son périmètre et ses contenus. En somme les tenants d’une « acupuncture occidentale » prétendent démontrer la non-scientificité de l’ « acupuncture chinoise » en s’appropriant et détournant systématiquement les preuves à leur profit.

On aura compris que l’acupuncture en Occident est prise dans une controverse apparemment inextricable. Cette controverse est entretenue par de multiples mythes charriés à l’insu des uns et des autres et dont l’origine se situe dans les conditions mêmes de la réception de l’acupuncture en France [13]. L’ « acupuncture médicale occidentale » n’est qu’une image en creux, une réaction à une « acupuncture traditionnelle » construite par l’ésotérisme occidental [14]. Ce sont deux images fantasmées de l’acupuncture qui se font face et qui polluent le légitime débat scientifique sur les contenus cliniques et thérapeutiques de la médecine chinoise.

Johan Nguyen

Références


  1. Lund KS, Siersma V, Brodersen J, Waldorff FB. Efficacy of a standardised acupuncture approach for women with bothersome menopausal symptoms: a pragmatic randomised study in primary care (the ACOM study). BMJ Open. 2019;9(1).   [193362].   |doi|.
  2. Lund KS, Siersma VD, Christensen KB et al. Measuring bothersome menopausal symptoms: development and validation of the MenoScores questionnaire. Health Qual Life Outcomes. 2018;16:97.   [195844].  |doi|.
  3. Befus D, Coeytaux RR, Goldstein KM, McDuffie JR, Shepherd-Banigan M, Goode AP, Kosinski A, Van Noord MG, Adam SS, Masilamani V, Nagi A, Williams JW. Management of Menopause Symptoms with Acupuncture: An Umbrella Systematic Review and Meta-Analysis. Journal of Alternative and Complementary Medicine. 2018;24(4):314-323.   [145186].  |doi|.
  4. White A and Editorial Board of Acupuncture in Medicine. Western medical acupuncture: a definition. Acupuncture in Medicine. 2009;27(1):33-5.   [159571].  |doi|.
  5. White A, Cummings M, Filshie J. An introduction to western medical acupuncture. London: Churchill Livingstone, 2008. [194842]. Edition française : Précis d’acupuncture médicale occidentale. Issy-les-Moulineaux: Elsevier Masson. 2011.   [155803].
  6. Cui Xu- Jun, Huang Qin-Feng. Acupuncture for climacteric syndrome Journal of Acupuncture and Tuina Science. 2004;2(4):9.   [132733].  |doi|.
  7. Nguyen J.  La différenciation des zheng comme option thérapeutique. Acupuncture, Preuves & Pratiques. 2020.  |URL|.
  8. Regnault J. L’acupuncture et la réflexothérapie, Moniteur Medical. 1919:2.   [135506]. 
  9. Mann F. Reinventing acupuncture : new concepts of ancient medicine. Oxford : Butterworth-Heinemann. 1992.  
  10. Daniaud M. Stimulothérapie, acupuncture actualisée. Lyon Méditerranée Medical. 1985;21(6):9753-6.   [8295]. 
  11. Needham J. Dialogue des civilisations Chine-Occident. Pour une histoire œcuménique des sciences. Paris : Éditions la Découverte. 1991.   [28611]. 
  12. Nguyen J. Pourquoi y-a-t-il encore une médecine traditionnelle chinoise et plus de physique traditionnelle chinoise ? Acupuncture & Moxibustion. 2017;16(2):126-8.   [195768].  |URL|.
  13. Nguyen J. La réception de l’acupuncture en France, une biographie revisitée de George Soulié de Morant (1878-1955). Paris: l’Harmattan. 2012.   [158580]. | URL |.
  14. Nguyen J. Rompre avec le discours ésotérique dans notre champ professionnel : un impératif éthique. Acupuncture & Moxibustion. 2017;16(1):67-78.   [189898].  |URL|.


Mots-clés : Concepts médicaux - Essai contrôlé randomisé - Gynécologie - Sceptiques