L’OMS a donc inclut dans l’ICD-11, la dernière version de la classification internationale des maladies, un nouveau chapitre relatif à la médecine traditionnelle constituant l’International Classification of Traditional Medicine (ICTM) [1]. Cette inclusion pose question dans la mesure l’ICTM est énoncée comme optionnelle, non destinée à la déclaration de la mortalité ou de morbidité, c’est-à-dire non destinée à ce qui est l’objet même de l’ICD-11 [2].

Mais l’autre paradoxe est qu’au sein même de la médecine chinoise les éléments de l’ICTM sont également optionnels. C’est particulièrement le cas des syndromes (zheng) qui sont à considérer comme des formes cliniques, des sous-groupe au sein de chaque pathologie [2].

Une étude a identifié 2955 essais cliniques portant sur la médecine chinoise dans le registre composite de l’OMS, l’International Clinical Trials Registry Platform ICTRP).  889 concernent la phytothérapie, et 2066 les autres thérapeutiques (acupuncture, tuina, qigong…), la très grande majorité provenant du registre chinois des essais cliniques (ChiCTR) [3].

Sur ces 2955 essais, seulement 376 (12.7%) font référence à la différenciation des syndromes, 296 pour la phytothérapie et 80 pour les autres thérapeutiques (dont 71 pour l’acupuncture au sens générique).  La différenciation des syndrome est appliquée dans 33% des études sur la phytothérapie, et dans moins de 3% pour les autres thérapeutiques. On observe néanmoins une élévation exponentielle dans le temps du nombre d’études incluant la différenciation des syndromes, la moitié des 376 essais ayant été publiée entre 2016 et 2017.  La date de prise en compte est donc importante et une autre publication relative à l’acupuncture mentionne seulement 35 études cliniques sur 2864 publiées entre 2001 et 2003 (soit 1,2%) [4]. L’autre facteur affectant la fréquence d’utilisation de la différenciation des syndromes est la pathologie concernée. Elle est mise en application par exemple dans 19 ECR sur 50 (38%) évaluant l’acupuncture dans les insomnies [5].

Sur ces éléments nous pouvons faire deux observations :

  • Dans la pratique de la médecine chinoise, le diagnostic des zheng n’est qu’une option, une modalité et non un impératif. C’est vrai pour la phytothérapie et encore plus vrai pour l’acupuncture.
  • L’individualisation du traitement couramment mise en avant en Occident comme constitutive de la médecine chinoise pour la distinguer de la médecine conventionnelle est un mythe.  Il faut y voir une contamination par les idées homéopathiques et néohippocratiques lors de la réception de l’acupuncture en France dans les années 1930 [6].

On pourra retorquer que le cadre expérimental des essais cliniques ne reflète pas celui de la vie réelle, et que la méthodologie des essais contrôlés randomisés ne permet pas l’individualisation des traitements.  Nous observons au contraire que des études très bien conduites mettent en application la différenciation des zheng et que les essais cliniques en acupuncture ne font jamais qu’interroger la diversités des pratiques de la vie réelle.

Aborder la différenciation des zheng comme une option thérapeutique et non comme un « diagnostic » amène à s’interroger sur la supériorité ou non de cette option par rapport aux traitements « standard ». Une étude analyse les données de cinq revues de la Cochrane Collaboration portant sur le traitement par acupuncture des accidents vasculaires cérébraux, de la dépression, de l’épilepsie, de la migraine et de l’arthrose des articulations périphériques incluant au total 44 essais.  Dans sept comparaisons sur 10 on n’observe pas de différence d’efficacité entre une acupuncture « individualisée » et une acupuncture « standard ». Dans les trois autres l’acupuncture « standard » est supérieure à l’acupuncture « individualisée » [4]. Ces résultats sont à relativiser du fait du faible nombre des pathologies abordées, du faible nombre d’essais inclus dans chaque comparaison ainsi que leur qualité méthodologique. Mais le mérite est celui d’une problématique clairement posée avec des outils pour y répondre.

Il nous faut privilégier en acupuncture une approche pragmatique et factuelle, visant à une neutralité par rapport à tous les présupposés véhiculés dans la discipline.

Johan Nguyen

Références


  1. World Health Organization.  26 Supplementary Chapter Traditional Medicine Conditions – Module I.  | URL |.
  2. Nguyen J.  L’inclusion de la médecine chinoise dans la nouvelle classification internationale des maladies : une source de confusion et une erreur. Centre de Preuves en Acupuncture. 2020.  |URL|.
  3. Zhang X, Tian R, Zhao C, Birch S, Lee JA, Alraek T, Bovey M, Zaslawski C, Robinson N, Kim TH, Lee MS, Bian ZX. The use of pattern differentiation in WHO-registered traditional Chinese medicine trials – A systematic review European Journal of Integrative Medicine. 2019;30.   [202631].| doi |
  4. Cao H, Bourchier S, Li J. Does syndrome differentiation matter? A meta-analysis of randomized controlled trials in Cochrane reviews of acupuncture. Medical Acupuncture. 2012;24(2):68-76.   [166319].  |doi|.
  5. Kim SH, Jeong JH, Lim JH, Kim BK. Acupuncture using pattern-identification for the treatment of insomnia disorder: a systematic review and meta-analysis of randomized controlled trials. Integr Med Res. 2019;8(3):11P.   [201379].  |doi|.
  6. Nguyen J. La réception de l’acupuncture en France, une biographie revisitée de George Soulié de Morant (1878-1955). Paris: l’Harmattan. 2012. [158580]. | URL |.


Mots-clés : Diagnostic - Protocole optimal - Zheng