1. Definir le cadre d’étude

Champs disciplinaires et l’acupuncture comme objet frontière


Les discours sur l’acupuncture et la médecine chinoise sont produits par des acteurs relevant de champs disciplinaires et professionnels distincts : les praticiens, médecins et professionnels de santé d’un côté et les spécialistes des sciences humaines (sinologues, anthropologues, ethnologues, sociologues, historiens…) de l’autre. Chacune de ces disciplines définit son propre regard sur la médecine chinoise, avec ses objectifs, ses questionnements, ses outils et ses méthodes qui ne sont pas interchangeables.

  • Le point de vue des sciences humaines est celui de la culture (l’acupuncture comme objet culturel) : elles tendent tout naturellement à décrire une médecine chinoise enchâssée dans la pensée et la civilisation chinoise, donc à pointer les différences avec l’Occident et sa médecine et ainsi contribuer à construire une altérité. Ce point de vue culturaliste est d’autant plus fort que les sciences humaines sont largement traversées depuis les années 80 par les questions du relativisme culturel et cognitif (la connaissance scientifique comme simple construction sociale et culturelle).
  • Le point de vue de la médecine est celui de la nature. Le médecin est soumis à la contrainte universelle du corps humain et de sa pathologie. L’acupuncture, à l’évidence, énonce et décrit un phénomène naturel, une propriété du vivant : l’effet thérapeutique de stimulations localisées. Le rôle du médecin est d’étudier ce phénomène biologique et d’abord de se prononcer sur sa réalité. Puis d’en déterminer les modalités, les mécanismes et les applications possibles.  Le travail du médecin est ainsi inversé par rapport à celui du sinologue ou  de l’anthropologue : il doit mettre de côté la langue, la culture ou la société d’origine d’un énoncé pour juger de sa valeur universelle selon les règles et objectifs de sa discipline. La valeur d’un énoncé médical n’est pas liée à une authenticité historique mais à sa pertinence indépendamment des contingences de lieu, d’époque ou de culture.

Objectifs et questions posés par les différentes disciplines sont simplement de natures différentes et relèvent de champs différents. Mais entre objet culturel et phénomène biologique on voit apparaitre un espace de controverse où l’acupuncture est un objet frontière avec des enjeux idéologiques et professionnels.

Se dessinent ainsi deux points de vue opposés sur l’acupuncture :

  • Celui induit par les sciences humaines qui est d’abord descriptif, supposé sans jugement de valeur (neutralité axiologique) et qui peut conduire rapidement, concernant des énoncés médicaux et scientifiques, à un relativisme et à la construction d’une alter-médecine.
  • Celui de la médecine, qui au-delà du descriptif a à mettre en application les énoncés de l’acupuncture, ce qui implique une interrogation sur leur pertinence.  Pour le médecin, cette interrogation conduite avec les règles et méthodes de sa discipline est une obligation éthique.  Le sinologue ou l’anthropologue n’a pas à se préoccuper de l’efficacité ou de la sécurité de l’acupuncture alors que ces questions sont, pour le médecin, éthiquement centrales .

L’acupuncture objet de controverse


Quand on aborde l’étude de l’acupuncture en tant que médecin et professionnel de santé, il est essentiel d’avoir pleinement conscience de la distinction de deux points de vue opposés et incompatibles qui traversent tout le champ de la discipline  :

  • Une point de vue culturaliste et idéologique qui construit une alter-médecine en présupposant une pensée chinoise radicalement différente, où le regard sur le monde et les savoirs médicaux résultent de cette pensée différente, et où les pratiques médicales ne sont, à leur tour, que l’application de ces savoirs différents. Par rapport à la médecine occidentale, la médecine chinoise est ainsi décrite comme un tout radicalement autre. Cette construction orientaliste permet à tout un chacun d’y loger son imaginaire et ses idéologies. La conséquence inéluctable est, d’une façon ou d’une autre, la mise à distance de la science.
  • Un point de vue médical qui fait le simple constat de l’existence de pratiques thérapeutiques dans une communauté médicale et savante. Ces pratiques ont à être analysées comme toutes les pratiques médicales, c’est-à-dire en se posant les questions de leur efficacité, de leurs modalités d’application, de leurs mécanismes d’action et de la pertinence de leurs présupposés théoriques. Ce n’est jamais que le travail qu’a effectué et qu’effectue la médecine occidentale sur ses propres pratiques.

Ces deux points de vue ne se distinguent pas obligatoirement au premier abord par leurs contenus, mais par le sens épistémologique donné à ces contenus et le cadre de référence dans lequel ils sont placés.

Il y a des points de vue idéologiques et des points de vue professionnels sur la médecine chinoise et le discours est contingent du point de vue adopté.  Toutes les controverses sur la médecine chinoise et l’acupuncture résultent de l’absence de clarification du cadre de référence.

Du fait de son origine et son histoire, l’acupuncture est un objet de controverse.  Les couples Orient / Occident, modernité / tradition, science / non-science, le relativisme culturel et cognitifs sont en eux-mêmes porteurs de vastes controverses dans le champ des sciences humaines et sociales. L’acupuncture devient ainsi un enjeu qui dépasse largement le cadre médical et inversement ces controverses contaminent le champ médical, le plus souvent à l’insu des praticiens. Les prises de position individuelles et collectives sur ces sujets  interfèrent directement avec le débat scientifique.

Cadre médical de l’acupuncture


Quand on aborde en tant que médecin et professionnel de santé l’étude de l’acupuncture et de la médecine chinoise, cela implique d’avoir un cadre de référence en cohérence avec le cadre de référence collectivement admis de la médecine.

Les médecins font partie d’une communauté professionnelle savante dans laquelle ils ont été formés. Ils partagent un ensemble de savoirs théoriques, de pratiques, de savoir-faire, d’outils, de méthodes, de normes et de règles de fonctionnement élaborées et discutées collectivement au cours du temps.

Ce cadre de référence professionnel est considéré comme le plus efficace et fécond pour atteindre les objectifs assignés à la médecine : la prévention et le traitement des maladies, la description de l’organisation et du fonctionnement du corps humain. C’est en cela et par rapport à ces objectifs que ce cadre est fondamental et constitue un atout puissant pour développer la médecine chinoise.

Les acteurs, enjeux idéologiques et professionnels


Le préalable essentiel à l’étude de l’acupuncture est de définir qui parle, en tant que quoi il parle,  et à quel cadre professionnel ou intellectuel il se rattache.

Les controverses sont faussement entretenues du fait d’une ambiguïté sur le statut des acteurs et du cadre dans lequel ils sont supposés s’exprimer. La question est rendue encore plus complexe du fait d’intrications et de segmentations des champs professionnels et disciplinaires.

Le fait d’appartenir au corps médical n’implique pas de parler d’un point de vue interne à la médecine, et bien souvent au contraire le discours s’inscrit en opposition au cadre de référence admis. La médecine est faite par les médecins, mais les médecins ne s’inscrivent pas toujours dans le cadre de la médecine. Une partie des praticiens médecins prend ainsi une position extérieure, voire  ouvertement hostile à la biomédecine et à la science. Ils prétendent ainsi s’exprimer en tant que médecins mais à partir d’un cadre de référence extérieur à la médecine. La controverse idéologique va venir fausser le débat scientifique.

 Des spécialistes en sciences humaines, dans leur cadre de recherche, ont suivi une formation à la médecine chinoise en Chine et se situent donc à la charnière avec les praticiens. Cette formation peut relever d’une simple observation participante, mais quelques-uns se positionnent ensuite comme soignants. Sinologues et anthropologues interviennent couramment sur le contenu même du corpus savant de la médecine chinoise et sur son statut épistémologique, certains prenant même un rôle de  leader d’opinion.  

Les praticiens ont été formés soit France soit en Chine, cette distinction mène à des points de vue différents sur les conséquences de l’institutionnalisation de l’acupuncture en Chine et le rapport à la science. 

Les praticiens sont soit des médecins soit des non-médecins, et cette autre distinction conditionne la nature de la relation à la médecine occidentale. Pour les praticiens non-médecins, aux éventuels facteurs idéologiques s’ajoutent des intérêts professionnels forts pour dissocier la médecine chinoise de la médecine occidentale et de la science. Il s’agit d’entamer le monopole des médecins là où il est établi, de défendre l’autonomie de leur pratique ailleurs ou encore de se préserver des exigences, des règles et des fortes contraintes de la médecine en tant que pratique scientifique.

Conclusions


La médecine chinoise est à plusieurs niveaux un « objet frontière » entre sciences humaines et sciences de la vie, mais aussi entre science et non- science. Elle devient ainsi un domaine complexe où s’entremêlent de multiples disciplines et de multiples enjeux dans un arrière-plan historique et politique extrêmement sensible. Elle est un domaine poreux pénétré par différents courants de pensée extérieurs qui se réinvestissent dans le champ médical.

L’acupuncture est portée en Occident par des discours divers, souvent opposés et incompatibles issus d’univers de référence distincts, engendrant de multiples controverses internes et externes.  Les postulats impliqués, les engagements philosophiques et idéologiques sous-jacents sont le plus souvent non formulés, et les acteurs eux-mêmes n’en ont pas une conscience claire. Il en résulte une apparente incohérence, une irréductible pluralité, une inextricabilité des positions et des orientations.

L’étude de l’acupuncture implique au préalable une clarification du champ de travail. Abordée du point de vue médical, professionnel et savant, l’acupuncture est placée dans le cadre rationnel de la science. Elle apparait comme un champ particulier de la médecine, comme une discipline thérapeutique soumise aux règles et méthodes de l’ensemble des autres disciplines médicales. C’est bien sûr dans ce seul cadre que peut se dérouler le vrai débat scientifique.

Johan Nguyen