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234- Les formations universitaires à l’acupuncture en question

Une mission confiée au Hcéres

Le 26 mai 2026, Philippe Baptiste, ministre chargé de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, annonce sur X la saisine du Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hcéres) : « Médecines intégratives, douces, alternatives… les formations qui se réclament de ces expressions interrogent souvent les communautés scientifiques et universitaires. C’est pourquoi j’ai demandé au Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur de lancer une mission de cartographie et d’évaluation de la qualité des formations existantes et de me faire des propositions pour mieux les réguler » [1].

La lettre de mission, datée du 12 mai 2026, n’a pas été rendue publique. News Tank Éducation & Recherche [2] et L’Express [3], qui indiquent tous deux avoir pu la consulter, rapportent qu’elle demande au Hcéres « une évaluation de la pertinence et de la qualité des diplômes universitaires et inter-universitaires autour des pratiques de soins dites “alternatives” ou “douces”, parfois inscrites dans un concept de “médecine intégrative” ».

Dans L’Express du 30 juillet 2026, Coralie Chevallier, présidente du Hcéres, apporte de premières précisions sur l’évaluation à venir : « Toute la difficulté va être d’interroger les établissements sans percuter la liberté académique. On va pouvoir demander à quel point les équipes pédagogiques accordent de l’attention au niveau de preuve, vérifier la qualité des intervenants et la présence de chercheurs par exemple, mais il est clair qu’on n’imposera aucune liste de diplômes interdits » [3].

Interrogée par Le Monde en septembre, elle confirme : « Le travail du comité d’experts sera de définir une méthode [d’évaluation] fondée sur des critères, parmi lesquels : existe-t-il un vrai adossement à la recherche ? Quels sont les intervenants ? Quel est le public ? Où cela se déroule-t-il ? » [4].

À la rentrée, des précisions supplémentaires sur l’organisation de la mission sont rendues publiques. Dans un entretien au Monde du 3 septembre 2026, Isabelle Laffont, présidente de la Conférence des doyennes et doyens de médecine (CDD), indique que celle-ci a été saisie en juillet. Le Pr Pierre Cochat, ancien président de la Commission de la transparence de la Haute Autorité de santé (2020-2026), doit constituer un comité d’évaluation comprenant, notamment, trois membres de la CDD. Celui-ci aura pour mission d’élaborer une « fiche d’évaluation » à laquelle les formations devront être soumises. Le travail doit aboutir avant la fin de l’année 2026 [4].

La CDD s’était elle-même saisie du sujet avant l’annonce ministérielle. Isabelle Laffont indique : « Nous avons un groupe de travail en interne qui a pour ambition de définir une charte de bonnes pratiques en la matière. Parmi les critères importants : il faut que la formation soit portée par un universitaire ayant un lien avec la pratique complémentaire concernée ; et que soient fournies les références bibliographiques sur lesquelles s’appuie l’enseignement de la discipline » [4].

Sur le fond, la présidente de la CDD précise : « Un état des lieux est nécessaire. Certains diplômes méritent d’être remis à jour. Nous parlons des formations qui sont à la frontière de la médecine fondée sur les preuves. Les pratiques pour lesquelles les preuves sont légères ou absentes n’ont pas à être enseignées » [4].

Une mission dans un contexte de controverse

La mission confiée au Hcéres ne surgit pas ex nihilo. Elle s’inscrit dans une controverse ancienne, largement médiatique, et en constitue un prolongement institutionnel attendu.

En mars 2018, une tribune publiée dans Le Figaro [5], à l’origine du collectif NoFakeMed, lance un appel à l’exclusion de ces pratiques du champ médical. Elle demande notamment de « ne plus autoriser à faire état de leur titre les médecins ou professionnels de santé qui continuent à les promouvoir », de ne plus reconnaître « les diplômes d’homéopathie, de mésothérapie ou d’acupuncture comme des diplômes ou qualifications médicales » et de ne plus produire, dans les facultés de médecine ou les établissements de formation en santé, des diplômes « appuyés sur des pratiques dont l’efficacité n’aura pas été scientifiquement démontrée ».

Dans le prolongement de la tribune, le site NoFakeMed présente son « Fakemed-o-mètre » comme un instrument de mesure de « la perméabilité des universités aux pratiques de soins non conventionnelles ». Les formations en acupuncture, homéopathie, mésothérapie, ostéopathie, phytothérapie-aromathérapie, hypnose, sophrologie, méditation, médecine anthroposophique, art-thérapie ou auriculothérapie sont notamment recensées et contribuent à un score conduisant à classer les universités des plus « perméables aux pseudosciences » aux plus « vertueuses » [6]. Ce procédé de mise en cause publique des établissements est repris par L’Express dans son enquête de juillet 2026 (figure 2), ainsi que par le recensement du Groupe d’étude du phénomène sectaire (GéPS, voir infra).

Figure 1. « Les D.U. pseudoscientifiques qui fleurissent dans les universités françaises » — dont l’acupuncture et la médecine chinoise — et leur mise en image (L’Express, 30 juillet 2026).

Figure 2. « À l’université, une pénétration massive des pratiques pseudoscientifiques » : classement des universités selon leur « perméabilité » (L’Express, 30 juillet 2026).

La présence de ces formations au sein de l’université est interprétée comme le résultat d’un « entrisme » dans les institutions médicales et académiques. En 2021, L’Express titre en couverture Le lobby des médecines douces avec pour sous-titre Comment les thérapies alternatives s’infiltrent à l’hôpital et à l’université [7]. Le Collège universitaire de médecine intégrative et complémentaire (CUMIC) y est déjà identifié comme l’un des acteurs de cette implantation universitaire. Dans le récit qui se construit ensuite, il en vient à tenir lieu de « cheval de Troie » de cette infiltration.

C’est ainsi que plusieurs responsables du CUMIC sont directement mis en cause dans la presse [8]. En septembre 2025, Le Point publie Université sous emprise : l’ombre du Samadeva, consacré à son vice-président Fabrice Berna et à ses liens avec le Samadeva, organisation signalée par la Miviludes, chargée de la vigilance sur les dérives sectaires [9]. En février 2026, L’Express titre Freud et l’autisme, le credo de l’influent Pr Falissard, à propos de Bruno Falissard, membre du conseil d’administration du Collège, et de sa défense de la psychanalyse, notamment dans l’autisme [10]. Enfin, en juillet 2026, L’Express vise son président Julien Nizard — également président du CEFAM (Collège des enseignants francophones d’acupuncture médicale) — : Essai clinique farfelu, lobbying, menaces… Les étonnantes pratiques du vice-doyen de la fac de médecine de Nantes [11].

La désinformation en santé constitue un autre registre de mise en cause. Le 12 janvier 2026, Mathieu Molimard, Dominique Costagliola et Hervé Maisonneuve remettent au gouvernement le rapport Information en santé. Bilan des forces et des faiblesses. Recommandations pour une stratégie nationale d’information et de lutte contre la désinformation en santé [12].

Parmi ses recommandations figure explicitement celle de « bannir la labellisation académique de pratiques de soins non validées ». Les auteurs précisent : « Les établissements d’enseignement supérieur ne doivent pas accorder de légitimité académique (formations, diplômes, séminaires, etc.) à des pratiques de soins non conventionnelles (PSNC), qui obtiendraient ainsi un label trompeur auprès du public. » Ils ajoutent : « Tout contenu de formation doit reposer sur des preuves établies, une évaluation rigoureuse et un contrôle de qualité explicite » et préconisent d’« auditer les formations existantes pour vérifier le respect de ces conditions » [12]. Le rapport apparaît ainsi comme un facteur déclenchant probable de la décision ministérielle d’engager un audit des formations contestées. Les trois auteurs avaient par ailleurs cosigné, quelques mois auparavant, la tribune publiée dans L’Express, portée notamment par le collectif NoFakeMed, appelant au non-remboursement des « pseudothérapies », l’acupuncture y étant expressément citée [13].

En avril 2026, s’exprimant en tant que président de la Société française de pharmacologie et de thérapeutique (SFPT), Mathieu Molimard fait explicitement référence à une situation d’« entrisme » : « On constate ces dernières années une augmentation du nombre de diplômes universitaires qui posent problème, on est face à un réel entrisme ». Il appelle à « faire du ménage : soit la pratique est validée scientifiquement et c’est de la médecine, soit elle ne l’est pas et on peut en faire de la recherche mais pas un enseignement », avant de conclure : « Il est temps que les institutions prennent leurs responsabilités » [14].

Au registre de l’« entrisme » et de la désinformation scientifique s’ajoute un autre registre de mise en cause, celui des dérives sectaires. Le recensement, non publié, réalisé par Hugues Gascan, président du Groupe d’étude du phénomène sectaire (GéPS), est repris dans la presse [14, 15]. Les données rapportées font état de 203 DU ou DIU qualifiés de « déviants » en 2025, contre 101 en 2015, couvrant 57 pratiques, dont l’acupuncture. Dans son entretien au Monde, Isabelle Laffont, présidente de la CDD, appelle également à « protéger les patients des dérives financières et sectaires associées à certaines pratiques » [4].

Les formations universitaires à l’acupuncture

Il existe actuellement en France un ensemble de formations universitaires à l’acupuncture, qui délivrent des diplômes de statut et de portée différents. Pour les médecins, seule la capacité de médecine en acupuncture permet actuellement de faire état de cette qualification dans leur communication professionnelle, notamment sur les plaques et ordonnances, sous réserve des droits acquis par les titulaires des anciens DIU.

Dans cet article, l’analyse de l’enseignement de l’acupuncture porte sur celui de la capacité de médecine en acupuncture.

IntituléStatutDuréePublicUniversités
Capacité de médecine en acupuncture Diplôme national 2 ans Médecins ayant validé l’initiation à l’acupuncture médicale Montpellier-Nîmes ; Nantes ; Strasbourg ; Sorbonne Paris Nord (Bobigny)
Initiation à l’acupuncture médicale* DIU 1 an Médecins Bordeaux ; Montpellier-Nîmes ; Nantes ; Rouen ; Strasbourg ; Sorbonne Paris Nord (Bobigny)
Acupuncture obstétricale DIU 2 ans Médecins ; sages-femmes Lille ; Montpellier-Nîmes ; Nantes ; Rouen ; Strasbourg ; Sorbonne Paris Nord (Bobigny)
Acupuncture scientifique : médecine factuelle et pratique DIU 1 an Médecins ; chirurgiens-dentistes ; sages-femmes ; vétérinaires Paris-Saclay ; Lyon 1
Médecine traditionnelle chinoise (DUMETRAC) DU 1 an Médecins ; chirurgiens-dentistes ; sages-femmes ; autres professionnels de santé. Non-médecins admis comme auditeurs libres Sorbonne Université (Paris)

* L’initiation à l’acupuncture médicale constitue l’année préalable à l’entrée dans les deux années de capacité et, dans les faits, la première année du DIU d’acupuncture obstétricale.

La mission du Hcéres s’inscrit dans une controverse constituée depuis plusieurs années autour d’un présupposé général d’absence ou d’insuffisance de preuves scientifiques concernant un ensemble de pratiques regroupées sous l’étiquette de « médecines intégratives ». À partir de cette prémisse, la controverse change ensuite de registre : dès lors que ces pratiques sont tenues pour scientifiquement disqualifiées, leur présence à l’université peut être interprétée comme de l’« entrisme », leur promotion comme de la désinformation, et certaines de leurs formes comme susceptibles de dérives sectaires.

La question centrale est donc celle des données probantes, et elle est posée depuis longtemps. Qu’elle soit aujourd’hui adressée aux formations universitaires, et tout particulièrement aux formations à l’acupuncture, était donc attendu, mais aussi souhaitable : une évaluation scientifique rigoureuse constitue la seule manière de sortir du registre de la polémique et de ramener le débat sur le terrain des faits.

Mais une telle évaluation suppose deux exigences préalables :

  • définir a priori les critères explicites permettant de qualifier une pratique comme « scientifiquement validée » ;
  • distinguer l’évaluation scientifique d’une pratique de l’évaluation de son enseignement.

Qu’est-ce qu’une pratique scientifiquement validée ?

L’expression « scientifiquement validée » est couramment utilisée, mais elle ne correspond à aucune catégorie méthodologique précisément définie. Elle introduit une qualification binaire là où l’évaluation thérapeutique repose sur des critères gradués. On ne sait à quel niveau de preuve elle renvoie, selon quelle méthodologie d’analyse, ni à quelle étendue du champ d’indications elle s’applique.

Il faudra donc, au préalable, expliciter les critères et la méthodologie permettant de qualifier une pratique de « scientifiquement validée ». Ces critères devront relever de standards généraux, applicables avec le même niveau d’exigence à l’ensemble des interventions thérapeutiques, et non être définis ad hoc pour le seul champ controversé des « médecines intégratives ».

Compte tenu de l’objet et de l’ampleur de la mission, il paraît souhaitable de retenir un critère simple, immédiatement accessible, largement reconnu dans l’évaluation thérapeutique, applicable de manière homogène à des pratiques différentes et suffisamment robuste pour éviter de devoir reconstituer de novo l’ensemble du corpus de données probantes. La place accordée à une intervention dans les recommandations de bonne pratique nous paraît répondre le mieux à ces exigences.

Elle repose en effet sur un processus d’évaluation institutionnalisé, conduit par des agences sanitaires, des autorités publiques ou des sociétés savantes, à partir d’une expertise collective des données probantes selon des méthodes explicites et codifiées. Pour une même indication, la comparaison de recommandations produites par différentes instances et dans différents pays permet en outre d’apprécier le niveau d'accord de ces évaluations distinctes.

La place d’une pratique dans les recommandations de bonne pratique pourrait dès lors constituer un marqueur opératoire de son niveau de reconnaissance scientifique et clinique. Cette reconnaissance pourrait être appréciée selon l’étendue des indications concernées, la force et le niveau de preuve des recommandations, ainsi que leur degré de convergence internationale. Elle pourrait ensuite être mise en perspective avec celle des autres options thérapeutiques.

Dans la mesure où l’acupuncture est intégrée parmi les options de prise en charge d’un ensemble de pathologies [16, 17], dont certaines à fort impact de santé publique, le principe de son enseignement universitaire apparaît justifié : il est légitime que des praticiens puissent y être formés et que les patients puissent y accéder dans des conditions médicales garantissant qualité et sécurité.

Que signifie la « pertinence » d’une formation ?

La mission confiée au Hcéres porte sur l’évaluation de la « pertinence » et de la « qualité » des diplômes universitaires et interuniversitaires concernés. Les deux notions ne se confondent pas. La qualité renvoie assez naturellement à l’organisation de la formation, à la qualification des enseignants et aux méthodes pédagogiques. La notion de pertinence est plus ambiguë et recouvre en réalité deux niveaux distincts :

  • la légitimité même d’un enseignement universitaire, qui renvoie à la question précédente de la validation clinique de la pratique ;
  • la pertinence de l’enseignement proposé, c’est-à-dire son adéquation au corpus scientifique disponible et aux besoins de formation qui découlent de la place reconnue à cette pratique.

Cette distinction est essentielle. Une pratique peut disposer d’un solide corpus scientifique et d’une place reconnue dans les recommandations, alors que son enseignement demeure inadéquat, incomplet ou dépassé. De notre point de vue, c’est très précisément la situation de l’acupuncture (voir infra). Dans le contexte de controverse actuel, le risque est qu’un constat de non-pertinence de l’enseignement soit, par glissement, interprété comme un constat de non-pertinence de la pratique elle-même.

Un cadre d’enseignement inadapté

L’enseignement universitaire de l’acupuncture en France reste largement marqué par le cadre dans lequel l'ancien DIU s’est constitué dans les années 1980. Son organisation, ses contenus et ses références ont été élaborés à une époque où l’accès aux sources chinoises était limité, où la recherche clinique et expérimentale sur l’acupuncture était encore à ses débuts et où l’EBM n’avait pas encore profondément transformé le champ médical.

En quarante ans, cet enseignement est resté largement inchangé et apparaît aujourd’hui inadapté. Il est en décalage avec l’évolution de la médecine contemporaine et les exigences scientifiques, méthodologiques et institutionnelles qui l’accompagnent, et n’a pas davantage intégré les transformations majeures qu’a connues l’acupuncture elle-même sous l’effet de la recherche, du renouvellement des connaissances historiques et de l’accès aux sources chinoises.

Cette inertie tient au présupposé structurant l'ensemble de cet enseignement : l’affirmation d’une altérité fondamentale de la médecine chinoise, présentée comme un système médical distinct, cohérent et autonome par rapport à la médecine moderne et à la science. Cette représentation, construite en Occident, a été renforcée dans les années 1970-1980 par des courants idéologiques valorisant précisément cette différence. Ce présupposé s’est imposé dans l’enseignement sans jamais être véritablement discuté ni remis en cause [18]. Il va pourtant à rebours de l’évolution engagée en Chine même, où l’acupuncture et le corpus traditionnel ont progressivement été intégrés à un cadre médical et scientifique commun.

Cette perspective idéologique a des conséquences immédiates sur l’organisation de l’enseignement. Le corpus traditionnel y est présenté comme un ensemble donné, cohérent et immuable. L’interprétation qui en est transmise fait autorité et prend dès lors valeur de dogme. Les connaissances scientifiques et l’EBM restent en périphérie : elles servent à illustrer ou à conforter le corpus, mais non à le mettre à l’épreuve, à en redéfinir l’étendue, à en hiérarchiser les différentes composantes, à les réviser ou à les abandonner. Cela explique les deux carences majeures de l’enseignement actuel : l’absence de réflexion critique sur le statut épistémologique, le périmètre et le contenu du corpus traditionnel, et l’absence d’intégration de l’EBM comme principe structurant de l’enseignement d’une pratique clinique.

Ce présupposé introduit une contradiction fondamentale dans l'enseignement : on ne peut revendiquer l’appartenance au cadre médical tout en se réclamant d’une altérité à l’égard de ce même cadre. Cette ambiguïté a des conséquences délétères. En ouvrant un espace hors du cadre scientifique et médical commun, la revendication d’altérité autorise, au sein même de la discipline, la présence de positions radicales : appropriations ésotériques ou spiritualistes et discours antiscientifiques. Cette seule présence suffit en retour à nourrir la contestation de la légitimité scientifique et universitaire de l’acupuncture [18].

La formation universitaire devrait au contraire inscrire sans ambiguïté l’acupuncture dans le cadre médical commun, en articulant pratique clinique, évaluation scientifique et analyse critique de son héritage historique et théorique. En maintenant l’ambiguïté sur cette appartenance, sur le statut du corpus traditionnel et sur la revendication d’une altérité propre, elle contribue à entretenir les controverses qu’elle devrait précisément permettre de dépasser.

Cela est illustré par l’incapacité, depuis 2018, à produire une réponse claire, factuelle et argumentée aux attaques médiatiques visant cet enseignement lui-même. Cette incapacité témoigne à la fois d’une absence de maîtrise collective des données probantes et de la difficulté à défendre de manière cohérente un cadre traversé par des positions incompatibles [18].

L’acceptation, explicite ou tacite, du classement de l’acupuncture parmi les « médecines intégratives » prolonge cette ambiguïté en la maintenant dans un ensemble artificiellement constitué en marge du cadre médical commun.

Repenser l'enseignement de l’acupuncture

La refondation de l’enseignement de l’acupuncture devrait prendre acte de trois transformations majeures intervenues depuis la mise en place des formations actuelles : le développement de l’EBM et d’une recherche clinique et expérimentale spécifique à l’acupuncture ; l’ouverture de la Chine, l’accès aux universités, aux sources et aux travaux historiques chinois, qui permettent de porter un regard renouvelé sur le corpus traditionnel ; enfin, la transformation profonde de la pratique médicale, de la démographie professionnelle et de l’organisation des soins. Chacune de ces évolutions appelle une modification correspondante de l’enseignement.

Construire l’enseignement à partir des preuves

Le développement de l’EBM et de la recherche clinique et expérimentale en acupuncture constitue la transformation la plus directement liée à l’évolution générale de la médecine. Les données probantes ne peuvent plus être ajoutées secondairement à un enseignement dont l’architecture resterait inchangée : elles doivent constituer le principe transversal et structurant de l’ensemble de la formation. Celle-ci doit être construite à partir de l’état actuel des connaissances, en articulant données probantes, pratique clinique et éléments opératoires du corpus traditionnel. Il s’agit de passer d’un enseignement auquel on ajoute des preuves à un enseignement construit à partir des preuves.

Cette perspective amène à partir des pratiques réelles et de leur évaluation, puis à examiner les concepts qu’elles mobilisent, leurs sources et leur interprétation historique, ainsi que les modalités techniques et les mécanismes susceptibles d’en rendre compte. Elle permet ainsi de distinguer clairement description des pratiques, évaluation clinique, analyse historique et analyse scientifique.

Porter un nouveau regard sur le corpus traditionnel

L’accès aux sources chinoises, le développement des travaux historiques et l’essor de la recherche clinique et expérimentale ont profondément renouvelé la manière d’aborder le corpus traditionnel. Celui-ci ne peut plus être présenté comme un système homogène, autonome et intemporel ni servir de fondement à une séparation entre l’acupuncture et la médecine contemporaine. Il doit faire l’objet d’une analyse critique portant sur sa constitution, ses transformations, ses usages, ses limites et le statut épistémologique de ses concepts. La recherche elle-même contribue à délimiter, reformuler et requalifier ces derniers.

Cette analyse critique et épistémologique conduit à réorganiser le corpus traditionnel en donnant une place centrale aux énoncés qui possèdent une portée opératoire dans la pratique clinique et en les hiérarchisant selon leur usage réel. Dès lors qu’ils ont une telle portée, ils peuvent être soumis à l’évaluation clinique et expérimentale et sont, par principe, réfutables. À l’inverse, les énoncés relevant principalement de registres historiques, culturels, symboliques ou théoriques, sans implication pratique directe, conservent leur intérêt propre mais cessent de constituer le cadre organisateur de l’apprentissage clinique.

Cela implique de repenser en profondeur la présentation, la hiérarchisation et le contenu des concepts enseignés, afin que leur place dans la formation corresponde à leur fonction réelle dans la pratique et à leur niveau de validation. Cette approche permet ainsi de dépasser l’alternative entre la reconduction du corpus sans réexamen et son rejet global, en organisant l’enseignement à partir de la portée clinique des énoncés et de leur possibilité d’être soumis à l’épreuve des faits.

Ces principes devraient être formalisés dans un texte-cadre commun à l’ensemble de la formation, afin d’assurer la cohérence interne des enseignements. Ce texte-cadre inscrirait l’acupuncture dans le champ commun de la médecine contemporaine, avec les mêmes exigences de preuve, d’évaluation, de sécurité et de responsabilité, et affirmerait explicitement la mise à distance du présupposé d’altérité. Une fois ce cadre posé, l’acupuncture peut être discutée, enseignée et évaluée dans les termes ordinaires du débat médical et scientifique.

Adapter les formations aux pratiques et au système de soins

Enfin, la formation doit être pensée en fonction de la place actuelle et potentielle de l’acupuncture dans le système de soins. Les contraintes liées à la démographie médicale, à l’évolution des modes d’exercice et à l’organisation des soins rendent nécessaire une formation plus souple, plus courte dans son niveau initial et évolutive en fonction du niveau de compétence recherché.

La formation pourrait ainsi s’organiser autour d’un module général compact, centré sur l’acquisition des compétences nécessaires et suffisantes à une pratique de base autonome de l’acupuncture, mises en application à travers l’exemple de quelques grandes indications validées. Il intégrerait de manière transversale les repères historiques et épistémologiques, les concepts opératoires essentiels, une synthèse structurée et critique de l’état des connaissances cliniques et mécanistiques, ainsi que les principaux axes de recherche.

Ce module général pourrait être complété par des modules d’approfondissement visant une pratique plus experte dans différents champs cliniques — gynécologie-obstétrique, rhumatologie, algologie, etc. — ou dans certaines dimensions transversales de la pratique — démarche clinique, modalités techniques particulières, méthodologie de la recherche clinique et expérimentale. D’autres modules pourraient proposer un approfondissement dans des champs d’étude tels que l’histoire et l’épistémologie, la sinologie médicale ou l’anthropologie.

Une telle structure implique une véritable coordination des enseignements, fondée sur la mutualisation des compétences et des ressources, sur la publication et l’actualisation régulière de référentiels communs, ainsi que sur l’adossement à une société savante structurée.

Cette organisation est mieux à même de rapprocher les formations des disciplines médicales concernées et d’y associer leurs spécialistes, de développer des parcours adaptés aux pratiques hospitalières — notamment en médecine périopératoire, soins intensifs, soins de support en oncologie, réadaptation ou prise en charge de la douleur — et d’en ouvrir certains à d’autres professionnels de santé — infirmiers, kinésithérapeutes — dans leur champ de compétence.

Ambiguïtés institutionnelles

L’ambiguïté de l’État

La mission de cartographie et d’évaluation des formations universitaires relevant des « médecines intégratives », demandée au Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hcéres) par le ministre chargé de l’enseignement supérieur, porte sur les diplômes universitaires (DU) et interuniversitaires (DIU). Mais, s’agissant de l’acupuncture, ce cadre laisse de côté un élément institutionnel majeur : depuis 2007, elle fait également l’objet d’une capacité de médecine, diplôme national délivré au nom de l’État.

Cette capacité a été instituée par l’arrêté du 26 avril 2007 modifiant l’arrêté du 29 avril 1988 portant réglementation et liste des capacités de médecine, publié au Journal officiel de la République française du 8 mai 2007, après avis du Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche (CNESER) du 19 mars 2007. Le texte en fixe la durée, les objectifs, le programme ainsi que les modalités de formation, de contrôle des connaissances et de validation. L’objectif est explicitement formulé : permettre aux médecins « d’acquérir les connaissances et les compétences pour soigner les pathologies par la méthode d’acupuncture ».

Une capacité de médecine n’a pas le même statut qu’un DU ou un DIU, diplômes propres à une université ou à un regroupement d’universités. C’est un diplôme national, organisé dans un cadre défini par l’État et délivré en son nom. En l’instituant, l’État engage ainsi son autorité dans l’attestation des connaissances et compétences acquises.

Ce statut fonde également une confiance légitime de la part des médecins et des patients. Pour les premiers, suivre ce cursus représente un investissement professionnel important, en temps, en travail et en ressources financières, consenti en considération de la valeur attachée à un diplôme national. Pour les seconds, un diplôme national constitue une qualification à laquelle ils peuvent légitimement accorder crédit.

Le problème apparaît lorsque, depuis plusieurs années, ce diplôme et ses titulaires font l’objet d’une disqualification publique, au travers d’accusations de pratiques pseudoscientifiques, sans que l’État, qui a institué et organisé cette qualification, ne s’en émeuve, comme si cette décision ne l’engageait en rien vis-à-vis des professionnels comme des patients.

Cette situation montre les limites du regroupement sous l’étiquette des « médecines intégratives ». Cette catégorie, à forte charge polémique, rassemble des pratiques dont les statuts scientifiques, médicaux, réglementaires et institutionnels sont sans commune mesure.

L’ambiguïté de l’Ordre des médecins

Le Conseil national de l’Ordre des médecins a pour mission légale de veiller au maintien de la « compétence » indispensable à l’exercice de la médecine (art. L. 4121-2 du Code de la santé publique). L’article R. 4127-79 prévoit par ailleurs que le médecin peut mentionner ses « titres, diplômes et fonctions lorsqu’ils ont été reconnus par le conseil national de l’ordre ». L’Ordre autorise ainsi la mention « acupuncture » sur les plaques et ordonnances et, depuis 2007, la capacité de médecine en acupuncture ouvre droit à cette mention.

L’Ordre a également pour mission de veiller au maintien des principes de « moralité » et de « probité » indispensables à l’exercice de la médecine. Lorsque, depuis des années, des médecins sont publiquement renvoyés à la « pseudoscience » ou au « charlatanisme », ce sont directement leur compétence et leur probité qui sont collectivement mises en cause.

L’ambiguïté apparaît lorsque l’Ordre reste silencieux face à cette disqualification publique d’une partie de ses membres, comme si la question lui était extérieure et ne relevait pas directement de ses missions.

Le ministre de l’Enseignement supérieur a confié au Hcéres une mission de cartographie et d’évaluation de la qualité des formations universitaires relevant des « médecines intégratives », dans un contexte de controverse vive et durable autour de cette catégorie.

Il faut distinguer la légitimité d’un enseignement universitaire de l’acupuncture de la pertinence de l’enseignement actuellement proposé.

Cet enseignement doit être refondé autour de trois évolutions majeures : l’essor de l’EBM et la constitution d’un corpus clinique et expérimental propre à l’acupuncture ; une lecture critique et épistémologique du corpus traditionnel ; les transformations de la pratique médicale.

Un texte-cadre devrait inscrire explicitement l’acupuncture dans le champ commun de la médecine contemporaine et en définir les principes d’enseignement.

Dr Johan Nguyen

Références

    1. Baptiste P. Médecines intégratives, douces, alternatives. Publication sur X annonçant la mission confiée au Hcéres, 26 mai 2026.
    2. News Tank Éducation & Recherche. Médecines douces : une évaluation de formations par le Hcéres ; inspection à l’Inspé de Dijon (P. Baptiste) . 27 mai 2026.
    3. Beau S, Benz S et Dayan A. Quand les médecines alternatives noyautent les facs : la liste exclusive des diplômes pseudoscientifiques. L’Express, 30 juillet 2026.
    4. Bozonnet C. Médecines douces” au sein des universités : “Il faut protéger les patients des dérives financières et sectaires associées à certaines pratiques”. Entretien avec Isabelle Laffont, présidente de la Conférence des doyennes et doyens de médecine. Le Monde, 3 septembre 2026.
    5. L’appel de 124 professionnels de la santé contre les “médecines alternatives. Le Figaro, 18 mars 2018.
    6. Collectif NoFakeMed. Fakemed-o-mètre 2021. 2021.
    7. Le dossier de L’Express – Le lobby des médecines douces. L’Express, 9 août 2021.
    8. Nguyen J. Les « médecines intégratives et complémentaires », une catégorie à déconstruire et non un espace à structurer : les cas médiatiques des Pr Berna, Ninot et Falissard. Acupuncture Preuves & Pratiques. Mars 2026.
    9. Hertel O. Université sous emprise : l’ombre du Samadeva, organisation occulte et ésotérique. Le Point, 28 septembre 2025.
    10. Benz S. Psychanalyse, autisme et pseudothérapies : enquête sur les ambiguïtés de l’influent Pr Bruno Falissard. L’Express, 19 février 2026.
    11. Benz S. Essai clinique farfelu, lobbying, menaces… Les étonnantes pratiques du vice-doyen de la fac de médecine de Nantes. L’Express, 5 juillet 2026.
    12. Molimard M, Costagliola D, Maisonneuve H. Information en santé. Bilan des forces et des faiblesses. Recommandations pour une stratégie nationale d’information et de lutte contre la désinformation en santé. Rapport remis au ministre de la Santé, 12 janvier 2026.
    13. Non au remboursement des pseudothérapies : l’appel de soignants pour une santé fondée sur les preuves. L’Express, 5 mai 2025.
    14. AFP. Dans certaines universités, des diplômes de médecines alternatives qui “posent problème. La Gazette France, 15 avril 2026.
    15. Bozonnet C. “C’est donner une caution scientifique à des théories non établies” : à l’université, l’enseignement contesté des “médecines douces” . Le Monde, 1er septembre 2026.
    16. Nguyen J. Recommandations pour la pratique clinique : 87 % en faveur de l’acupuncture. Acupuncture Preuves & Pratiques. Décembre 2024.
    17. Goret O, Nguyen J.  L’acupuncture en rhumatologie : état des recommandations des sociétés savantes et institutions nationales et internationales (2016-2021). Acupuncture Preuves & Pratiques. Décembre 2021.
    18. Nguyen J.  Pourquoi plus les preuves en faveur de l’acupuncture sont solides, et plus les remises en cause sont fortes ? Acupuncture Preuves & Pratiques. Décembre 2025.



Mots-clés : Evaluation- méthodologie - Institutions - Systèmes de soins


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