
Essai contrôlé randomisé
| Niu J1,2, Wang Y3, Wang Y3, Shi J1,2, Liang J1,2, Zhao X1,2, Xu T3, Guo H1,2, Qiu X1,2. Electroacupuncture in Patients With Early Urinary Incontinence After Radical Prostatectomy: A Randomized Clinical Trial. JAMA Netw Open. 2025 Sep 2;8(9):e2534491. [1] |
2Institute of Urology, Nanjing University, Nanjing, China.
3Department of Traditional Chinese Medicine, Nanjing Drum Tower Hospital, Nanjing University Medical School, Nanjing, China.
L'étude
Lieu
Nanjing Drum Tower Hospital, Affiliated Hospital of Medical School, Nanjing University, Nanjing, Chine.
Objectif
Évaluer l’efficacité et la sécurité de l’acupuncture chez des patients présentant une incontinence urinaire précoce après prostatectomie radicale.
Patients
Critères d'inclusion : patients présentant
- un cancer localisé de la prostate (cT1–cT2 N0 M0),
- une prostatectomie radicale robot-assistée réalisée 4 à 6 semaines auparavant,
- une incontinence urinaire définie par l’utilisation ≥ 2 protections/jour,
- un PSA compatible avec un niveau de guérison à 1 mois,
- un bon état général (score ECOG 0–1).
Principaux critères d’exclusion : hormonothérapie néoadjuvante, chirurgie prostatique antérieure, antécédent de chirurgie pelvienne, incontinence urinaire préopératoire.
Interventions
110 patients sont randomisés en 2 groupes :
- Rééducation périnéale standardisée + acupuncture (figure 1, 2 et 3)
- Rééducation périnéale standardisée + fausse acupuncture acupuncture (figure 1 et 3)
Figure 1. Protocole d'acupuncture (d'après Niu J et al., 2025)
Le protocole indique que, dans le groupe fausse acupuncture, les aiguilles étaient reliées à un appareil d’électrostimulation utilisant les mêmes paramètres que dans le groupe actif. Aucune information n’est toutefois donnée sur les sensations électriques perçues par les patients ; il pourrait s’agir soit d’une absence de sensation électrique (par exemple en cas de déconnexion du fil), soit d’une sensation électrique minimale, la fausse aiguille étant au contact cutané. Les auteurs interrogés sur ce point n’ont pas répondu.
Critères d’évaluation
Critère principal : proportion de patients considérés comme continents à 6 semaines, définie de manière pragmatique par l’absence de protection ou l’utilisation d’une seule protection par jour (protection portée par sécurité, dite safety pad).
Critères secondaires : variation du poids des protections sur 24 h ; variation du nombre moyen de protections/jour ; variation du score EPIC-CP (domaine incontinence) ; délai jusqu’à récupération de la continence avec un suivi à 20 semaines ; événements indésirables.
Principaux résultats
Critère principal :
- À 6 semaines, le taux de continence est significativement plus élevé dans le groupe acupuncture (43,6 %) que dans le groupe fausse acupuncture (21,8 %), soit un risque relatif de 2,00 (IC95 % 1,12–3,59 ; p = 0,02).
Critères secondaires :
- La réduction de la perte urinaire mesurée par le poids des protections sur 24 heures est plus importante sous acupuncture (différence médiane −140 g, soit environ −140 mL ; p < 0,001).
- Le nombre quotidien de protections diminue davantage dans le groupe acupuncture (p = 0,02).
- L’amélioration du score EPIC-CP urinaire est également plus marquée sous acupuncture (p = 0,01).
- Délai de récupération de la continence significativement plus court (HR 1,65 ; p = 0,03) (figure 4)
- Peu d’événements indésirables rapportés, aucun événement grave .
Figure 4. Probabilité cumulée de persistance de l’incontinence (Niu J et al., 2025)
La récupération de la continence est représentée ici sous forme de probabilité cumulée de persistance de l’incontinence au cours des 20 semaines suivant la randomisation. Les courbes ont été estimées selon la méthode de Kaplan–Meier. La courbe en pointillés correspond au groupe électroacupuncture, la courbe pleine au groupe fausse acupuncture. Les zones ombrées indiquent les intervalles de confiance à 95 %.
La probabilité d’incontinence diminue plus rapidement dans le groupe électroacupuncture durant les six premières semaines, correspondant à la période d’intervention. L’analyse en temps-événement montre un hazard ratio de 1,65 (IC95 % 1,06–2,58 ; p = 0,03), indiquant une probabilité instantanée significativement plus élevée de récupération sous électroacupuncture. Au-delà de la phase d’intervention, les courbes tendent à se rapprocher et la différence n’est plus significative à 20 semaines.
Cette dynamique suggère que l’électroacupuncture agit principalement comme un facteur d’accélération de la récupération précoce plutôt que comme un déterminant du taux final de continence.
La partie inférieure de la figure indique le nombre cumulé de patients ayant retrouvé la continence à chaque temps du suivi (6, 12, 16 et 20 semaines).
Conclusions des auteurs
L’électroacupuncture améliore significativement et accélère la récupération précoce de la continence urinaire après prostatectomie radicale, avec une bonne tolérance. Elle pourrait constituer un adjuvant non invasif aux protocoles de rééducation postopératoire.
Commentaires
La prostatectomie radicale constitue l’un des traitements de référence du cancer de la prostate localisé. Toutefois, l’incontinence urinaire postopératoire en est la complication la plus fréquente : une incontinence précoce touche 25 % à 86 % des patients selon la définition adoptée [1]. Si une partie des patients récupère progressivement la continence, des formes modérées à sévères persistent chez une proportion non négligeable ; dans l’étude Prostate Testing for Cancer and Treatment (ProtecT), elles concernent encore 19 % des patients à 6 mois et 13 % à 6 ans (Donavan 2016 [2]). Cette complication altère durablement la qualité de vie et constitue un enjeu majeur après prostatectomie. Dans ce contexte, il est particulièrement intéressant d’évaluer l’efficacité de l’acupuncture et la place qu’elle pourrait occuper dans la prise en charge de l’incontinence urinaire post-prostatectomie.
Le protocole d'acupuncture
L’étude utilise la technique de puncture profonde intraforaminale des baliao (ici limités au 32V, 33V et 34V), telle que décrite par la Pr Wang Linling [3]. Les auteurs appartiennent d’ailleurs, comme elle, à l’Université de médecine chinoise de Nanjing. Par rapport à la technique initialement décrite, une variante apparaît : l’angle de puncture, outre son inclinaison par rapport à la peau, est également modifié selon les points par rapport à la ligne médiane (figure 3). Bien que cette technique ait déjà fait l’objet de nombreuses études cliniques en urologie, il s’agit ici de la première étude contrôlée randomisée consacrée à l’incontinence urinaire après prostatectomie.
Deux revues systématiques ont inclus respectivement 7 (Chen 2023 [4]) et 17 (Tang 2025 [5]) essais contrôlés randomisés évaluant l'acupuncture dans cette indication, correspondant à 23 études distinctes. Les deux schémas thérapeutiques les plus fréquents sont l’utilisation de points sacrés seuls (26 %) et l'association de points du VC et du membre inférieur (22 %). Les autres études utilisent des combinaisons plus diverses, intégrant en outre des points dorsaux, du membre supérieur ou de l’extrémité céphalique. La figure 6 présente les douze points les plus fréquemment utilisés dans les protocoles.
Figure 6. Les douze points les plus utilisés dans les 23 essais contrôlés randomisés évaluant l’acupuncture dans l’incontinence urinaire après prostatectomie. Les « 4 points sacrés » correspondent en réalité à un couple bilatéral de points nouveaux de localisation coccygienne (d'après Chen 2023 et Tang 2026).
Les protocoles reposant exclusivement sur les points sacrés utilisent soit la puncture profonde des points baliao (32V, 33V, 34V, en totalité ou en partie) soit la technique dite des "quatre points sacrés". Cette dernière met en œuvre un couple bilatéral de points à localisation plutôt coccygienne et repose, comme pour les baliao, sur une puncture profonde avec recherche du deqi (encadré).
La technique des quatre points sacrés a été décrite par Wang Siyou en 20061 et présentée dès l’origine comme une stimulation pudendale par électroacupuncture, une technique combinant acupuncture traditionnelle et médecine occidentale. En 2012, la méthode est désignée sous le terme de electrical pudendal nerve stimulation (EPNS)2.
Les deux points supérieurs sont situés 1 cm latéralement à la jonction sacro-coccygienne et les deux points inférieurs 1 cm latéralement à la pointe du coccyx, ce qui correspond en pratique au 35V (figures 6 et 7).
La technique utilise des aiguilles longues et relativement rigides (0.40 x 100 mm ou 0.40 x 125 mm). Au point supérieur, l'aiguille est insérée perpendiculairement sur une profondeur d’environ 80 à 90 mm, et au point inférieur obliquement vers la fosse ischio-rectale (figure 7) sur 90 à 110 mm. La puncture doit déclencher un deqi avec irradiation à l'urètre ou contraction de l'anus.
Les aiguilles ipsilatérales sont ensuite reliées à un stimulateur électrique délivrant une stimulation biphasique de faible fréquence (2,5 Hz) pendant 60 minutes, avec une intensité au seuil de tolérance. Une contraction rythmique du plancher pelvien autour de l’urètre constitue le signe d’une stimulation efficace.
Les premières études cliniques ont été réalisées chez des patientes présentant une incontinence urinaire d’effort. Des enregistrements simultanés par échographie périnéale, mesure de la pression vaginale et électromyographie ont montré que la stimulation pudendale par électroacupuncture entraîne des contractions mesurables du plancher pelvien2.
Les auteurs présentent ainsi l’EPNS comme une technique combinant les avantages de la rééducation du plancher pelvien (pelvic floor muscle training) et de la stimulation électrique périnéale, la stimulation du nerf pudendal induisant des contractions rythmiques des muscles périnéaux comparables à une rééducation pelvienne passive.
Les études cliniques ont principalement évalué la technique dans l'incontinence urinaire d’effort ou après prostatectomie.
1. Wang SY, Chen GM, Li LH. Four sacral needles therapy for female stress incontinence. J Acupunct Tuina Sci. 2006;4:170-173. https://link.springer.com/article/10.1007/BF02850993
2. Wang S, Zhang S. Simultaneous perineal ultrasound and vaginal pressure measurement prove the action of electrical pudendal nerve stimulation in treating female stress incontinence. BJU Int. 2012;110(9):1338-1343. https://doi.org/10.1111/j.1464-410X.2012.11029.x
3. Chen S, Wang S, Xuan L, Lu H, Hu Z, Zhang C, Zhang H. Comparison of efficacy and safety between electroacupuncture at 'four sacral points' and conventional electroacupuncture for the treatment of urinary incontinence after stroke: study protocol for a randomised controlled trial. BMJ Open. 2018 Nov 5;8(11):e021783. https://doi.org/10.1136/bmjopen-2018-021783
Acupuncture profonde de la région sacrée postérieure
À la technique des points baliao de Wang Linling (Nanjing) et à celle des quatre points sacrés de Wang Siyou (Shanghai), il convient de rapprocher la puncture de de zhibian vers shuidao (54V–28E) proposée par Yang Zhaogang (Tianjin) [6]. Ces différentes approches ont en commun le recours à des punctures profondes de la région sacrée postérieure dans le traitement de diverses pathologies pelviennes.
La technique des quatre points sacrés a été ultérieurement renommée par son auteur electrical pudendal nerve stimulation (EPNS). Cette référence au nerf pudendal apparaît toutefois peu discriminante. La puncture intraforaminale des baliao est en effet réalisée au niveau des racines sacrées S2–S4 dont est issu le nerf pudendal, tandis que la puncture profonde de zhibian atteint la région où le nerf contourne l’épine ischiatique avant d’entrer dans le canal pudendal. L'adoption d'une dénomination fondée sur un mécanisme d’action supposé (stimulation pudendale), plutôt que sur la technique effectivement mise en œuvre (électroacupuncture), ne modifie pas la nature des interventions qui restent similaires.
À l’évidence, ces trois techniques constituent des modalités d’acupuncture, dont elles sont explicitement issues et dont elles reprennent les concepts opératoires fondamentaux : utilisation d’une aiguille d’acupuncture, éventuellement associée à un dispositif d’électroacupuncture, technique de puncture, recherche du deqi et définition précise d’un point d'application — qu’il s’agisse d’un point de méridien, d’un point curieux ou d’un point nouveau.
L’usage de l’expression electrical pudendal nerve stimulation peut remplir deux fonctions. Il inscrit d'abord la technique dans le vocabulaire de la neuromodulation — avec ce que cela implique en termes d’image d’innovation technique — et en favorise ainsi la diffusion dans le champ médical au-delà de celui de l'acupuncture. Il introduit ensuite une stratégie de différenciation dans un contexte marqué par l’émergence simultanée de plusieurs variantes techniques au sein de trois centres universitaires. Une telle dénomination comporte toutefois le risque d’une autonomisation de la technique comme entité distincte de l’acupuncture, ce qui apparaît inapproprié tant sur les plans historique et opératoire que sur les plans mécanistique et conceptuel.
La stimulation percutanée du nerf tibial en fournit une claire illustration (encadré).
La stimulation percutanée du nerf tibial (percutaneous tibial nerve stimulation, PTNS) s’inscrit aujourd’hui dans le champ des techniques de neuromodulation. Elle trouve son origine dans une publication de 1983 de McGuire1, qui décrivait initialement une stimulation transcutanée, avant d’être développée sous sa forme percutanée par Stoller à la fin des années 19902.
La technique consiste en une électrostimulation à partir d’une aiguille insérée dans la région malléolaire interne. Le point de puncture est situé à trois travers de doigts au-dessus de la malléole interne. Il est utilisé une aiguille de 0,20 × 40 mm, insérée à une profondeur de 20 à 30 mm. Elle est reliée à un générateur délivrant une stimulation électrique à 20 Hz, avec une intensité ajustée à la tolérance du patient. La sensation électrique irradie typiquement vers le gros orteil ou remonte le long du membre inférieur. Les séances durent 30 minutes et sont réalisées à raison d’une à deux séances par semaine, pour un total de 12 séances3.
Ce qui est décrit correspond à l’évidence, sur l'ensemble des paramètres, à un traitement par acupuncture et, pour un acupuncteur, il ne s’agit de rien d’autre qu’une électroacupuncture appliquée au niveau du 6Rte (sanyinjiao) où sont d’ailleurs décrits à proximité immédiate d’autres points, méridiens, curieux ou nouveaux (figures 9 et 10).
McGuire, dans sa publication princeps1 de 1983, mentionne explicitement s’être inspiré de l’acupuncture. De même, le travail initial de Stoller — qui formalisera par la suite la PTNS — porte expressément sur l’effet de l'acupuncture au 6Rte dans un modèle expérimental de vessie instable chez le macaque4. Il n’est pas exclu que le site d’application de la PTNS chez l'humain, tel qu’établi ensuite par Stoller, résulte d’une confusion, fréquente chez les débutants en acupuncture, entre cun et travers de doigts : trois travers de doigts ayant été retenus en lieu et place de trois cun (en pratique quatre travers de doigts). Qu’il y ait eu confusion ou non, la question posée demeure celle, classique en acupuncture, du protocole optimal et particulièrement du choix des sites de stimulation.
Afin d’établir une distinction entre l’acupuncture et la PTNS, il est avancé que la première viserait des « voies énergétiques », tandis que la seconde agirait sur un substrat anatomique identifié (nerf tibial postérieur)5. Un tel argument apparaît naïf car il assigne l’acupuncture à des modèles explicatifs historiquement constitués, comme si son histoire s’y arrêtait. Il relève d’une confusion épistémologique, en ce qu’une thérapeutique se définit par sa réalité pratique, observable et évaluable, et non par les modèles explicatifs, contingents et évolutifs, qui ont pu l’accompagner. Il procède également d’une inversion historique, car la mise en évidence des voies neurales impliquées dans les effets de l’acupuncture a été largement documentée bien avant la formalisation de la PTNS.
Il ne s’agit donc pas d’une technique nouvelle, mais d’un simple changement de dénomination produisant une autonomisation artificielle. Nous sommes ici face à ce que Bourdieu désigne comme un acte performatif de nomination : l’imposition d’une nouvelle classification du réel sans transformation matérielle de la pratique elle-même. Ce processus s’apparente à une forme d’expropriation symbolique, au sens où une pratique est requalifiée et déplacée dans un autre champ, au prix d’un effacement de son origine.
Cette logique se retrouve dans les recommandations de l’European Association of Urology sur la vessie hyperactive6, où la PTNS figure parmi les options de première ligne, aux côtés des traitements médicamenteux, sans aucune mention de l’acupuncture.
Une telle autonomisation s’inscrit également dans une logique commerciale. On voit ainsi apparaître un marché des dispositifs de neurostimulation tibiale postérieure, percutanée ou transcutanée (UroStim®, Urgent® PC, Nuro PTM...), ciblant les pathologies urinaires. Il faut noter que dès la fin des années 1990, Stoller a ainsi breveté son dispositif SANS (pour Stoller Afferent Nerve Stimulator).
1. McGuire EJ, Zhang SC, Horwinski ER, Lytton B. Treatment of motor and sensory detrusor instability by electrical stimulation. J Urol. 1983;129(1):78-79.
2. Stoller ML. Afferent nerve stimulation for pelvic floor dysfunction. Eur Urol. 1999;35 Suppl 2:1-3.
3. Farhan B, Ahmed A, Dutta R, Ghoniem G. Percutaneous tibial nerve stimulation in urology: overview. Womens Health Gynecol. 2016;2(5):033.
4. Stoller ML, Copeland S, Millard RJ, Murnaghan GF. The efficacy of acupuncture in reversing the unstable bladder in pig-tailed monkeys. J Urol. 1987;137(6):104A. https://doi.org/10.1016/S0022-5347(17)75152-X
5. de Wall LL, Heesakkers JP. Effectiveness of percutaneous tibial nerve stimulation in the treatment of overactive bladder syndrome. Res Rep Urol. 2017;9:145-157. https://doi.org/10.2147/rru.s124981
6. Farag F, et al. Management of overactive bladder syndrome in women: evidence review under the auspices of the European Association of Urology. Eur Urol. 2023;84(3):302-312. https://doi.org/10.1016/j.eururo.2023.05.014
Évaluation et place de l'acupuncture
Dans les cinq recommandations internationales de bonne pratique concernant l’incontinence post-prostatectomie, publiées entre 2012 et 2023, l’acupuncture n’est ni mentionnée ni analysée (Bhatt 2023 [7]). Ces recommandations convergent vers une prise en charge séquentielle, avec en première intention la rééducation du plancher pelvien. Celle-ci constitue le socle du traitement, bien que reposant sur des protocoles hétérogènes et des niveaux de preuve globalement modérés à faibles (niveau B pour l’American Urological Association 2019 [8]). Les traitements médicamenteux et les autres mesures conservatrices occupent une place secondaire et inconstante, tandis que les options chirurgicales — sling et surtout sphincter urinaire artificiel — sont proposées en cas d’échec.
Depuis la publication de ces recommandations, deux revues systématiques ont évalué l’acupuncture dans l’incontinence urinaire après prostatectomie, incluant respectivement 7 essais (Chen 2023 [4]) et 17 essais dans une méta-analyse en réseau (Tang 2026 [5]). Les comparaisons portent sur des stratégies variées — soins usuels, rééducation du plancher pelvien, et plus marginalement traitements médicamenteux. Les résultats suggèrent un effet globalement favorable de l’acupuncture utilisée seule ou en association, avec, dans la méta-analyse en réseau, un classement supérieur des différentes techniques d’acupuncture à celui de la rééducation du plancher pelvien. Toutefois, ces données reposent sur des essais hétérogènes, essentiellement publiés en chinois, et de qualité méthodologique globalement faible à très faible. Leur interprétation est en outre limitée, dans le cas de la méta-analyse en réseau, par le recours à des comparaisons indirectes.
Des essais contrôlés randomisés récents viennent renforcer les preuves disponibles en faveur de l’acupuncture. L’essai de Niu 2025 [1], analysé ici, publié dans le JAMA Network Open, revue médicale internationale de référence, constitue le premier essai contrôlé avec comparaison à une fausse acupuncture dans cette indication. Trois autres essais publiés en anglais vont dans le même sens : deux essais brésiliens (Bernardes 2022 [9] ; Azevedo 2024 [10]) suggèrent également un bénéfice de l’association de l’acupuncture à la rééducation pelvienne, et un essai chinois (Feng 2022 [11]) montre la supériorité d’une stimulation des points sacrés (électrostimulation du nerf pudendal) par rapport à une stratégie combinant rééducation et électrostimulation transanale. Par ailleurs, une étude américaine publiée dans le JAMA Oncology, top revue en oncologie clinique, rapporte une efficacité de l’acupuncture sur la nycturie après cancer de la prostate (Liou 2025 [12,13]).
Dans ce contexte, il paraît légitime de proposer l’acupuncture en association avec la rééducation du plancher pelvien chez les patients présentant une incontinence urinaire après prostatectomie.
Le protocole optimal
Au-delà de la question de l’efficacité, un enjeu central de la recherche clinique et expérimentale en acupuncture réside dans la détermination du protocole optimal et de ses différents paramètres. Cette question peut être abordée dans les essais comparatifs directs, dans les revues systématiques et méta-analyses à travers des analyses en sous-groupes, et plus spécifiquement dans les méta-analyses en réseau via des comparaisons indirectes. La méta-analyse de Tang 2026 [5] suggère ainsi une supériorité des techniques de moxibustion (directe en bâtonnet ou sur aiguille) par rapport à l’électroacupuncture ou à l’acupuncture manuelle, mais ces résultats apparaissent fragiles.
Dans ce contexte, la méthode TOPSIS, présentée dans l’encadré ci-dessous, propose une approche multicritère originale permettant d’intégrer plusieurs paramètres dans la hiérarchisation des protocoles.
Une question clinique majeure en acupuncture consiste à déterminer, pour une pathologie donnée, le protocole thérapeutique optimal. La pratique se caractérise en effet par une grande diversité de stratégies possibles : choix et combinaison des points, modalités de stimulation, durée, fréquence ou nombre de séances. Cette hétérogénéité des protocoles décrits dans la littérature clinique rend nécessaire l’identification d’un schéma thérapeutique de référence.
Pour identifier le protocole optimal d’acupuncture dans l’incontinence urinaire après prostatectomie radicale, une étude1 a utilisé — à notre connaissance pour la première fois dans le domaine de l’acupuncture — la méthode d’aide à la décision TOPSIS (Technique for Order Preference by Similarity to Ideal Solution), proposée en 1981 par les chercheurs en recherche opérationnelle Ching-Lai Hwang et Kwangsun Yoon. Initialement développée pour comparer des solutions techniques ou industrielles selon plusieurs critères simultanés — tels que la performance, le coût ou la fiabilité — cette méthode permet, appliquée à la médecine, de comparer différentes stratégies thérapeutiques en tenant compte simultanément de plusieurs critères d’évaluation.
Principe de la méthode TOPSIS
Dans l’algorithme TOPSIS, chaque stratégie thérapeutique est évaluée simultanément selon plusieurs critères d’analyse. Ces critères peuvent porter à la fois sur les résultats cliniques — par exemple l’amélioration des symptômes ou de la qualité de vie — et sur les caractéristiques pratiques du traitement, telles que le nombre de points utilisés, la durée ou le nombre de séances. L’algorithme construit ensuite deux références théoriques : une solution idéale, correspondant à la meilleure valeur observée pour chacun des critères, et une solution anti-idéale, correspondant aux valeurs les moins favorables. Chaque stratégie thérapeutique est alors positionnée dans cet espace multicritère et classée selon sa distance relative à ces deux références. Le protocole considéré comme optimal est celui qui se situe à la fois le plus près de la solution idéale et le plus éloigné de la solution anti-idéale.
Application à l’incontinence urinaire après prostatectomie
L’application de ce cadre d’analyse à l’incontinence urinaire après prostatectomie repose sur une démarche en quatre étapes :
— Sélection des essais contrôlés randomisés portant sur l’incontinence urinaire post-prostatectomie, avec exclusion des études à haut risque de biais (score de Jadad modifié < 3).
— Méta-analyse des neuf essais retenus, permettant d’obtenir des estimations consolidées des effets cliniques des différents protocoles d’acupuncture, notamment sur le score ICIQ-UI-SF — International Consultation on Incontinence Questionnaire-Urinary Incontinence Short Form —, les scores de qualité de vie et le taux d’efficacité clinique.
— Pondération objective des critères par la méthode d’entropie, chaque indicateur recevant un poids proportionnel à sa capacité réelle à discriminer les protocoles. Les critères les plus informatifs, tels que l’amélioration du score ICIQ-UI-SF, le nombre de séances ou le taux d’efficacité clinique, contribuent ainsi davantage à l’évaluation globale.
— Classement des protocoles par la méthode TOPSIS, chaque stratégie thérapeutique étant positionnée selon sa distance relative à une solution idéale — efficacité maximale associée aux contraintes thérapeutiques les plus faibles — et à une solution anti-idéale.
L’analyse multicritère a finalement identifié comme stratégie la plus performante l’électroacupuncture appliquée aux « quatre points sacrés ». Ce protocole associe une amélioration significative des symptômes d’incontinence urinaire à un protocole thérapeutique relativement simple, reposant sur un nombre limité de points et un schéma de traitement standardisé.
Si les indicateurs d’efficacité présentent un caractère relativement universel, les critères de « coût » sont en revanche dépendants du contexte médical. Les paramètres retenus — nombre de points, durée des séances, nombre de séances — ne recouvrent que partiellement les contraintes réelles de la pratique, qui peuvent inclure le matériel utilisé, la complexité technique et la formation requise, la sécurité, l’adhésion du patient ou encore le coût global du traitement.
1. Dong Z, Wang J, Xie T, Ye Y, Li T, Yu C, Tian N. [Study on Evidence-Based Decision-Making of Acupuncture for Post-Prostatectomy Urinary Incontinence: based on TOPSIS Combined with Entropy Method]. Journal of Traditional Chinese Medicine. 2024;65(23):2434-2441.
L'essentiel à retenir
Cette étude montre que l’électroacupuncture associée à la rééducation périnéale améliore significativement l’incontinence urinaire précoce après prostatectomie.
Elle renforce les données disponibles en faveur de l’acupuncture et soutient son association à la rééducation du plancher pelvien dans cette indication.
La technique utilisée relève de l’acupuncture profonde de la région sacrée postérieure dont plusieurs variantes sont employées dans le traitement des pathologies pelviennes.
Ces techniques posent la question de leur rapport aux pratiques de neuromodulation. La dénomination n’est pas sans enjeu et participe d’un processus d’autonomisation à l’égard du champ de l’acupuncture. Cette autonomisation apparaît discutable sur les plans historique, technique et mécanistique.
Quel que soit le cadre de catégorisation retenu, la question décisive n’est pas terminologique mais clinique : celle du protocole optimal. Elle est au cœur de la recherche clinique et expérimentale en acupuncture. Des approches multicritères comme la méthode TOPSIS offrent une voie pour hiérarchiser les protocoles sur des bases opératoires.
Dr Johan Nguyen
Références
- Niu J, Wang Y, Wang Y, Shi J, Liang J, Zhao X, Xu T, Guo H, Qiu X. Electroacupuncture in Patients With Early Urinary Incontinence After Radical Prostatectomy: A Randomized Clinical Trial. JAMA Netw Open. 2025 Sep 2;8(9):e2534491. https://doi.org/10.1001/jamanetworkopen.2025.34491 🔓
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