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229- Les effets de l’acupuncture sont-ils variables en fonction du sexe ?

Hu J1, Liu B1, Hu H1,2,3, Wu X1, Matarrese P4, D'Archivio M4, Ruggieri A4, Ortona E4, Miao L1, Zhang J1,2,3, Fauci AJ4,5, Ji Z1,2,3,5. Sex- and gender-specific differences in treatment efficacy and safety of traditional Chinese medicine: a scoping review. Front Glob Womens Health. 2026 Jul 13;7:1833361. [1].
1Tianjin University of Traditional Chinese Medicine, Tianjin, China.
2Haihe Laboratory of Modern Chinese Medicine, Tianjin, China.
3Key Laboratory of Evidence-Based Evaluation of Traditional Chinese Medicine, National Medical Products Administration, Tianjin, China.
4Centre for Gender-Specific Medicine, Italian National Institute of Health, Rome, Italy.
5Sino-Italian Joint Laboratory of Traditional Chinese Medicine, Italian National Institute of Health, Rome, Italy.

Contexte

Objectif et méthode

Cette revue de portée vise à cartographier les données disponibles sur les différences liées au sexe ou au genre dans les effets des interventions de médecine chinoise.

Une recherche bibliographique a été effectuée dans quatre bases chinoises (CNKI, WanFang, VIP et SinoMed) et deux bases internationales (PubMed et Web of Science), jusqu’en juillet 2025. Ont été incluses les études cliniques ou précliniques, publiées en chinois ou en anglais, qui :

  • évaluaient une intervention de médecine chinoise ;
  • comparaient directement des sujets de sexe masculin et féminin — ou des animaux mâles et femelles —, ou présentaient des données ventilées selon le sexe ;
  • rapportaient des différences relatives à l’efficacité, à la sécurité ou aux mécanismes d’action.

Résultats

Aperçu général des études incluses

Parmi les 6 720 références identifiées, seules 16 études répondaient aux critères d’inclusion. Onze étaient des études cliniques — cinq essais randomisés, quatre essais contrôlés non randomisés et deux études à un seul groupe — et cinq des expérimentations animales. Elles réunissaient au total 1 984 participants et 814 animaux.

Les interventions étudiées étaient principalement l’acupuncture ou les techniques apparentées (neuf études). Les autres travaux portaient sur des plantes isolées (deux études), des formules de pharmacopée chinoise (quatre études) ou le qigong (une étude). Les populations, les affections et les critères de jugement étaient très hétérogènes, couvrant notamment la douleur, les troubles neurologiques ou psychiques, les maladies métaboliques, cardiovasculaires et respiratoires ainsi que le métabolisme osseux.

Quinze études présentaient des résultats ventilés selon le sexe et huit avaient pour objectif principal l’analyse des différences entre les sujets masculins et féminins. En revanche, aucune n’avait recueilli ou analysé le genre dans son acception socioculturelle. La revue porte donc, en pratique, exclusivement sur les différences liées au sexe. Aucune étude ne permettait par ailleurs d’évaluer séparément selon le sexe la sécurité des interventions.

Données relatives à l’acupuncture

Parmi les 16 études incluses dans la revue, neuf concernaient l’acupuncture : huit études cliniques et une expérimentation animale. Selon les travaux, les différences selon le sexe constituaient l’objet même de l’étude ou étaient examinées dans le cadre d’une analyse secondaire. Le tableau I en présente les caractéristiques et les principaux résultats.

Tableau I. Études relatives à l’acupuncture [2-10] (d'après Hu et al., 2026).
ÉtudeObjet de l’étude Effectif / Principaux résultats selon le sexe
Études expérimentales chez des sujets sains
Yin (2009)
Corée
Sensation de deqi au niveau de six points du méridien du gros intestin.32 / 89Propagation et engourdissement plus intenses chez les femmes ; variations selon le point plus marquées chez les hommes.
Qiu (2010)
États-Unis
Sensation de deqi aux 4GI, 3F et 36E et réponses cérébrales (IRMf)19 / 19Pas de différence d’intensité du deqi. Désactivation limbique–paralimbique et du réseau du mode par défaut plus étendue chez les femmes ; activation du cortex somatosensoriel secondaire et connectivité avec le cortex cingulaire plus marquées chez les hommes.
Yeo (2016)
Corée
Sensations de deqi au 34VB et réponses cérébrales (IRMf)10 / 9Intensité globale du deqi comparable, mais endolorissement plus intense chez les femmes. Dans la comparaison directe, plusieurs régions (sensorimotrices, pariétales, occipitales et limbiques) étaient davantage activées chez les femmes ; aucune ne l’était davantage chez les hommes.
Zhao (2023)
Chine
Effet de 4GI sur les concentrations préfrontales de Glu, Glx et GABA (spectroscopie par résonance magnétique).49 / 19Pas de différence intersexe.
Hu (2023)
Chine
Réponses cérébrales (IRMf) pendant et après la puncture du 39VB .12 / 13Activation pendant la puncture différente selon le sexe ; après la puncture, activité davantage occipito-temporale chez les hommes et davantage fronto-limbique et sensorimotrice chez les femmes.
Études cliniques chez des patients
Fan (2015)
Chine
Efficacité de l’acupuncture dans la dépression comparativement à une puncture superficielle sur des points ou hors points (ECR).92 / 51Pas de différence globale d’efficacité selon le sexe. Dans les analyses séparées, l’acupuncture était supérieure à la puncture superficielle sur des points pour le HAMD et cinq dimensions du SCL-90 chez les femmes, mais pas chez les hommes.
Huang (2018)
Chine
Efficacité de l’acupuncture dans l’obésité sévère avec hyperlipidémie (étude avant–après non contrôlée).158 / 106Pas de différence d’efficacité globale selon le sexe ; améliorations anthropométriques et lipidiques plus importantes chez les hommes.
Kizhakkeveettil (2019)
États-Unis
Efficacité comparée de l’acupuncture, des manipulations vertébrales et de leur association dans la lombalgie (analyse secondaire d’un ECR).40 / 40Réduction de la douleur plus importante avec l’acupuncture chez les femmes et avec les manipulations vertébrales chez les hommes.
Étude expérimentale chez l’animal
Smeester (2012)
États-Unis
Effets antihyperalgésiques de l’acupuncture dans deux modèles murins de tumeur osseuse104 / 186Effet antihyperalgésique plus précoce et plus marqué chez les mâles, mais plus prolongé chez les femelles. Chez les mâles, diminution des neutrophiles intratumoraux et de la PGE₂ au site tumoral.

Les différences observées selon le sexe variaient selon les interventions, les affections et les critères de jugement, sans orientation générale constante. L'hétérogénéité des études, leurs faibles effectifs et la place fréquente des analyses secondaires ne permettent pas d’établir de conclusions solides ni d’identifier des effets propres à chaque sexe.

Conclusion des auteurs

Les auteurs soulignent la prise en compte encore insuffisante du sexe et l’absence d’étude du genre dans la recherche en médecine chinoise, particulièrement pour l’évaluation de la sécurité. Ils appellent à des essais cliniques rigoureux, stratifiés selon le sexe, et proposent d’intégrer celui-ci dans la décision clinique, aux côtés de la différenciation des syndromes, afin de mieux personnaliser les traitements.

Sexe et genre en médecine

La prise en compte du sexe et du genre en médecine est relativement récente. Elle s’est développée à partir des années 1990, initialement en réaction à la sous-représentation des femmes dans les essais cliniques et à l’existence de différences de prise en charge entre femmes et hommes. L’article de Bernadine Healy sur le « syndrome de Yentl » [11], publié en 1991, en constitue un jalon emblématique. En 2001, le rapport de l’Institute of Medicine Exploring the Biological Contributions to Human Health: Does Sex Matter? [12] a élargi la question en faisant du sexe une variable fondamentale de la recherche biomédicale et en soulignant son interaction avec le genre.

Le sexe désigne les caractéristiques biologiques, notamment chromosomiques, génétiques, hormonales et anatomiques ; le genre renvoie aux rôles, comportements, identités et rapports sociaux construits par la société. Leurs effets sont étroitement intriqués. Le sexe intervient notamment dans l’expression génétique, les régulations hormonales et la pharmacocinétique, tandis que le genre influence les comportements de santé, le recours aux soins et les expositions environnementales, professionnelles et sociales. Ces facteurs socioculturels peuvent eux-mêmes modifier les mécanismes biologiques et l’expression des maladies.

Le sexe et le genre peuvent ainsi intervenir, avec une importance variable selon les situations, sur l’ensemble de la trajectoire d’une maladie, de la prévention au pronostic. Leur prise en compte est désormais encouragée dans la conception et la publication des recherches, notamment par les recommandations SAGER [13]. Cette orientation demeure cependant largement programmatique et ses applications cliniques concrètes restent limitées.

Une première synthèse exploratoire issue d’une collaboration sino-italienne

L'article de Hu J et al., analysé ici, constitue, à notre connaissance, la première revue consacrée spécifiquement aux différences liées au sexe ou au genre dans l’efficacité et la sécurité des interventions de médecine chinoise.

L’étude résulte d’une collaboration institutionnelle menée dans le cadre du Laboratoire conjoint sino-italien de médecine traditionnelle chinoise, rattaché à l’Institut supérieur de la santé italien (Istituto Superiore di Sanità, ISS). Elle associe principalement un laboratoire chinois de référence pour l’EBM en médecine chinoise et le Centre de médecine spécifique au sexe, également rattaché à l’ISS.

Cette première synthèse demeure néanmoins essentiellement exploratoire du fait des limites des études rapportées. Elle contribue toutefois à poser la question de l’influence du sexe comme un objet de recherche à part entière dans le champ de la médecine chinoise et à en dégager les principales orientations méthodologiques.

Le sexe et le genre influencent-ils la pratique de l’acupuncture ?

Le sexe comme variable diagnostique et thérapeutique

La publication de Hu et al. examine si les interventions de médecine chinoise produisent des effets différents selon le sexe. Dans un modèle murin de douleur tumorale osseuse, Smeester et al. (2012 [10]) ont ainsi observé un effet antihyperalgésique de l’électroacupuncture plus précoce et plus marqué chez les mâles, mais plus prolongé chez les femelles (tableau I). Ce résultat fait écho à un énoncé singulier du Suwen sur la puncture de 1F (Dadun) dans la douleur herniaire aiguë : « Chez l’homme, [la guérison] est immédiate ; chez la femme, elle survient après un moment. »

Cette mention explicite d’un délai de réponse différent selon le sexe paraît néanmoins isolée. Elle invite à modifier la question : les textes médicaux anciens prescrivaient-ils des règles diagnostiques ou thérapeutiques variant selon le sexe ?

Wang Ruixia (2025 [14]) a consacré sa thèse aux différences liées au sexe dans les théories et les pratiques de l’acupuncture classique. Son analyse porte sur 58 ouvrages, des textes préimpériaux à la dynastie Qing, auxquels s’ajoutent des traités spécialisés de gynécologie, d’obstétrique et d’andrologie, dont elle a extrait 684 énoncés. Il faut distinguer ceux qui relèvent directement de la gynécologie ou de l’andrologie — anatomie, physiologie, pathologie et traitement de l’appareil reproducteur — de ceux qui différencient la pratique selon le sexe pour une même situation clinique. Ce second ensemble répond plus directement à la problématique examinée ici. Il est largement dominé par la règle générale « homme à gauche, femme à droite » (男左女右, nán zuǒ, nǚ yòu), appliquée dans différents contextes cliniques :

  • La détermination des mesures corporelles. Dans le Qianjin yifang de Sun Simiao (VIIe siècle), le cun digital fondé sur le médius est déterminé sur la main gauche chez l’homme et sur la main droite chez la femme. Cette règle est encore reprise, près de neuf siècles plus tard, dans le Zhenjiu juying de Gao Wu (1529), puis dans le Zhenjiu dacheng de Yang Jizhou (1601). On retrouve la même latéralisation dans la méthode dite du « cheval de bambou », où la mesure du bras est prise à gauche chez l’homme et à droite chez la femme [15].
  • L’interprétation des signes cliniques. Dans le Suwen, une coloration pathologique apparaissant à gauche est jugée défavorable chez l’homme, tandis que, chez la femme, c’est sa présence à droite qui revêt cette signification. Dans le Maijing de Wang Shuhe (IIIe siècle), un pouls plus ample à gauche est considéré comme conforme chez l’homme, et à droite chez la femme.
  • La latéralisation du traitement. Pour certains points bilatéraux ou certaines régions symétriques, les textes prescrivent d’intervenir à gauche chez l’homme et à droite chez la femme, indépendamment du côté où siègent les symptômes. Dans le Zhouhou beiji fang — « Prescriptions d’urgence à garder sous le coude » — de Ge Hong (IVe siècle), il est ainsi préconisé, en cas de mort apparente, d’introduire la partie centrale d’une tige de ciboule dans la narine gauche chez l’homme et la droite chez la femme. Sun Simiao donne de nombreuses autres applications de cette règle dans le Qianjin yaofang et le Qianjin yifang (VIIe siècle), notamment la moxibustion de 25E (Tianshu) dans une affection cholériforme avec diarrhée et du 5MC (Jianshi) en cas d’agitation violente. Cette règle est reprise dans de nombreux ouvrages classiques postérieurs.
  • La manipulation de l’aiguille. Dans le Ziwuliuzhu zhenjing (XIIe siècle), la rotation vers la gauche est associée à la dispersion chez l’homme et à la tonification chez la femme, tandis que la rotation vers la droite produit les effets inverses. Le Zhenjiu dacheng (1601) rapporte des variantes plus complexes, dans lesquelles les effets de la rotation varient également selon le moment de la journée et la région puncturée, notamment le dos ou l’abdomen.

Ces règles ne figurent plus comme prescriptions de pratique dans les traités institutionnels chinois contemporains d’acupuncture. Lorsqu’elles y sont évoquées, c’est essentiellement dans une perspective historique. Présentées comme des différences liées au sexe, ces règles relèvent en réalité du genre : elles reposent avant tout sur l’ordre symbolique “homme à gauche, femme à droite” (voir encadré).

Homme à gauche, femme à droite ... ou tout aussi bien l’inverse

Du rituel symbolique à l’énoncé réfutable

Des règles sexuées dans la pratique ancienne de l’acupuncture ne reposent pas nécessairement sur le présupposé d’une différence d'ordre "biologique" ; elles relèvent pour une large part d’une ritualisation de la pratique médicale.

Les textes médicaux chinois constituent un ensemble hétérogène, où coexistent observations empiriques, descriptions cliniques, prescriptions techniques et classifications symboliques. La règle « homme à gauche, femme à droite » (nan zuo, nü you) relève de ce dernier registre : elle constitue une variante du schéma yin-yang qui sexualise la latéralité, l’homme et la gauche étant rapportés au yang, la femme et la droite au yin. Cette polarité est ensuite déclinée à différents niveaux du savoir et de la pratique : mesure du corps, interprétation des signes, choix du côté traité ou manipulation de l’aiguille.1

Par bien des aspects, ces prescriptions de latéralité paraissent relever avant tout d’un rituel social : accomplir le geste du côté prescrit revient à conformer la pratique médicale à un ordre symbolique, alors même qu’aucune justification empirique de cette latéralisation n’est apparente.

Cette hétérogénéité du corpus médical, entre données empiriques et constructions symboliques, devient un enjeu majeur au début du XXe siècle. En 1931, dans son Zhongguo zhenjiu zhiliao xue, Cheng Dan’an (1899-1957), figure pionnière de la modernisation de l’acupuncture, écarte ainsi explicitement la règle « homme à gauche, femme à droite », qu’il range parmi celles qui « n’ont absolument aucun sens et ne font qu’égarer les esprits ».2 Son ouvrage s’inscrit dans un mouvement plus large de rationalisation et de scientifisation de la médecine chinoise, qui conduit progressivement à une vaste réorganisation critique du corpus.2, 3 Dans les traités institutionnels chinois contemporains, la règle « homme à gauche, femme à droite » et les prescriptions qui en dérivent ne sont plus mentionnées que dans une perspective historique, et non comme des règles destinées à guider la pratique.

Cheng Dan’an
« [Ces règles] n’ont absolument aucun sens et ne font qu’égarer les esprits. »
Cheng Dan’an, 1931

Mais il faut observer que le caractère symbolique de ces règles n’interdit pas leur confrontation aux faits. Il faut ici distinguer leur plausibilité de leur réfutabilité. Certaines prescriptions peuvent apparaître peu plausibles, sans pour autant permettre d’affirmer qu’elles sont fausses. Ainsi, l’idée que la mesure du cun puisse varier en fonction du sexe et de la latéralité de la main de référence paraît peu plausible ; mais seule une comparaison statistique permet de mettre à l’épreuve ce qui devient alors une hypothèse.

C’est précisément ce qu’ont cherché à vérifier plusieurs travaux. Après une première étude chinoise publiée en 1959,4 une étude japonaise menée en 1989 chez 242 sujets a comparé les mesures du cun digital des deux mains chez les hommes et les femmes, sans mettre en évidence de différence significative susceptible de justifier la règle prescrivant la main gauche chez l’homme et la droite chez la femme.5

Finalement, peu importe qu’un énoncé procède d’une observation empirique ou d’un principe symbolique : dès lors qu’il produit une prescription concrète, celle-ci devient testable.

L’Occident en miroir

Si l’on adopte pour la médecine savante européenne le même regard historique, on constate qu’elle aussi a longtemps inscrit la différence des sexes dans une latéralité symbolique du corps.

Mais le fait remarquable est que la correspondance est inversée : là où la tradition chinoise associe l’homme à la gauche et la femme à la droite, la tradition européenne rapporte le masculin à la droite et le féminin à la gauche. Une même logique conduit ainsi à des assignations opposées.

Cette correspondance entre sexe et latéralité traverse une grande partie de l’histoire médicale européenne, particulièrement dans les conceptions relatives à la détermination et à la prédiction du sexe.

Dans les Aphorismes hippocratiques, le fœtus mâle est dit se placer préférentiellement à droite et le fœtus femelle à gauche ; chez une femme enceinte de jumeaux, l’affaissement du sein droit annoncerait la perte du garçon, celui du sein gauche celle de la fille. Dans un autre traité du corpus hippocratique figure également l’idée que le sperme issu du testicule droit engendrerait un garçon et celui du gauche une fille, jusqu’à préconiser la ligature d’un testicule pour déterminer le sexe de l’enfant.6

Au Moyen Âge, dans son Anathomia (1316), Mondino de’ Liuzzi décrit un utérus divisé en sept cavités : trois à droite, réputées plus chaudes et destinées aux fœtus mâles, trois à gauche, plus froides et destinées aux fœtus femelles, et une cavité médiane aux hermaphrodites. Un principe de latéralité sexuée se trouve ainsi matérialisé dans une anatomie imaginaire.7

Au XVIIe siècle, Claude Quillet conseille encore à la femme désirant un garçon de se coucher sur le côté droit après le rapport.8 En 1771, De la Brousse prétend prédire le sexe par le pouls maternel : un pouls plus faible à droite annoncerait un garçon, à gauche une fille — à l’inverse du Maijing de Wang Shuhe (IIIe siècle), qui associe le garçon à la gauche et la fille à la droite — ; il rapporte 27 prédictions correctes sur 30.9

Au début du XXe siècle, la même correspondance se reporte sur les ovaires : en 1910, Laura A. Calhoun soutient que l’ovaire droit produit les ovules donnant des garçons et l’ovaire gauche ceux donnant des filles.10 Une nouvelle résurgence apparaît dans les années 2000 avec la « méthode de Ramzi », proposée par l’échographiste canadien Saad Ramzi Ismail, qui prétend déterminer le sexe fœtal dès six semaines de grossesse d’après la localisation du placenta : à droite pour un garçon, à gauche pour une fille.11

Une trajectoire commune

La comparaison fait apparaître un parcours similaire dans les deux traditions médicales savantes. Des correspondances entre sexe et latéralité y donnent lieu à des énoncés concrets sur le corps, qu’elles procèdent d’un ordre symbolique, d’un raisonnement analogique ou d’une théorie physiologique. Parce qu’ils portent sur des faits observables, ces énoncés peuvent être mis à l’épreuve. Dans les exemples examinés ici, leur crédibilité s’est progressivement érodée avec l’évolution des connaissances, jusqu’à leur abandon, avec quelques résurgences tardives.

Opposer ainsi une médecine chinoise « symbolique » ou « analogique » à une médecine occidentale « empirique » ou « naturaliste » a peu de sens. Dans les deux traditions savantes ont coexisté observation, expérience, raisonnement analogique et construction symbolique.

L’inversion gauche/droite entre Chine et Europe est particulièrement instructive : des systèmes de correspondances différents peuvent produire des propositions exactement opposées. Dans un cadre médical, cette opposition importe peu : seules les propositions concrètes se prêtent à une confrontation aux faits et à une évaluation.

Références
  1. Wang R. [Literature theoretical research on understanding of gender differences from the perspective of acupuncture and moxibustion] [master’s thesis]. Beijing: China Academy of Chinese Medical Sciences; 2025.
  2. Chen S. [Prioritizing efficacy and returning to the classics: a study of pathways for the renewal of acupuncture knowledge during Republican China]. Jindai Shi Yanjiu. 2022;(3):36-50,160.
  3. Nguyen J. 1929 : la tentative avortée « d’abolition » de la médecine chinoise. Acupuncture & Moxibustion. 2018;17(2):151-165. https://gera.fr/wp-content/uploads/2026/04/nguyen-100231.pdf.
  4. Su Y, Que J. [Survey report on the middle-finger body cun]. Journal of Lanzhou Medical College. 1959;(2):40-41.
  5. Miyashita I, Kinoshita H. [Research on the Use of Individual Finger Cun Measurements for Acupuncture Point Localization]. Zen Nihon Shinkyu Gakkai zasshi. 1989;39(2):229-234. https://doi.org/10.3777/jjsam.39.229.
  6. Bourbon F. Predicting and choosing baby’s gender in the Hippocratic corpus. Medicina nei Secoli. 2017;29(1):51-70. https://rosa.uniroma1.it/rosa01/medicina_nei_secoli/article/view/709.
  7. Mavrodi A, Paraskevas G. Mondino de Luzzi: a luminous figure in the darkness of the Middle Ages. Croat Med J. 2014;55(1):50-53. https://doi.org/10.3325/cmj.2014.55.50.
  8. Cone TE Jr. Quillet tells prospective mothers how they may give birth to a son. Pediatrics. 1971;47(4):665. https://doi.org/10.1542/peds.47.4.665.
  9. De la Brousse D. Sur la connoissance du pouls dans les grossesses, qui peut servir à distinguer les mâles & les femelles, avant l’accouchement. Journal de médecine, chirurgie, pharmacie. 1771;36:121-141.
  10. Calhoun LA. The Law of Sex Determination and Its Practical Application. New York: Eugenics Publishing Company; 1910. https://archive.org/details/lawsexdetermina00calhgoog.
  11. Ismail SR. The Relationship Between Placental Location and Fetal Gender (Ramzi’s Method): Can Placental / Chorionic Villi Location Be Used as Indicator for Fetal Gender at Six Weeks Gestation Using 2-D and Color Flow Sonography? Original research. December 2007. https://web.archive.org/web/20110211150058/http://www.obgyn.net/ultrasound/ultrasound.asp?page=%2Ffm%2Farticles%2Ffetal_gender_placental_location .

Le genre comme contrainte de la pratique médicale

À la différence du sexe, qui renvoie aux caractéristiques biologiques, le genre désigne les normes, les rôles et les pratiques sociales associés aux femmes et aux hommes. Dans l’histoire de la médecine chinoise, les règles de pudeur et de séparation entre les sexes ont ainsi pu limiter l’accès direct du praticien au corps féminin.

La prise du pouls à travers un rideau constitue l’exemple le plus connu de cette occultation du corps féminin. Dans Le Rêve dans le pavillon rouge, célèbre roman chinois du XVIIIe siècle, la patiente demeure derrière un rideau et seule sa main est présentée au médecin, qui examine ainsi son pouls sans voir ni son visage ni son corps. La légende de Sun Simiao propose une version de mise à distance radicale : le médecin n’est plus relié à la patiente que par un fil de soie attaché à son pouls, censé lui transmettre les pulsations.

Sun Simiao et le diagnostic du pouls par le fil de soie
Sun Simiao et le diagnostic du pouls par le fil de soie
Peinture murale de la grotte du « Roi de la médecine » (Yaowang dong), sanctuaire consacré à Sun Simiao au temple de Zhougong, Qishan (Shaanxi), dynastie Qing.

Un autre dispositif a été largement décrit en Occident sous le nom de « femme-médecin » : de petites figurines féminines, souvent en ivoire, auraient permis aux patientes d’indiquer la localisation de leurs symptômes sans exposer leur corps. La réalité de cet usage médical en Chine est toutefois aujourd’hui contestée et mérite d’être discutée séparément (encadré).

La thèse de Wang [14] met, enfin, en évidence un aspect beaucoup moins connu : les conséquences du bandage des pieds sur la pratique de l’acupuncture. Certains textes adaptent la description ou le repérage des points aux déformations produites par cette pratique. Le genre ne déterminait donc pas seulement les conditions d’accès au corps féminin ; il pouvait aussi transformer le corps lui-même auquel l’examen et le traitement devaient s’adapter (encadré).

Les « femmes-médecins » Un mythe médical occidental ?

De petites figurines féminines, le plus souvent en ivoire, représentant une femme nue ou partiellement vêtue, sont couramment désignées dans les collections occidentales sous le nom de « femmes-médecins » en français1 et de Chinese medicine dolls en anglais.2 Elles sont traditionnellement présentées comme des dispositifs permettant à une patiente d’indiquer la localisation de ses symptômes sans exposer son propre corps au praticien.

Cette interprétation médicale soulève toutefois des réserves. Leur usage n’est pas mentionné par Charlotte Furth dans son étude de référence sur l’histoire de la médecine des femmes en Chine, alors même qu’elle documente précisément les contraintes de pudeur et d’occultation du corps féminin lors de la consultation.3 Elles ne paraissent pas figurer dans les collections muséales chinoises consacrées à l’histoire de la médecine. Il est également significatif qu’à la différence de leurs homologues occidentaux, les spécialistes chinois des objets d'art anciens ne leur attribuent pas de dénomination spécifique liée à la médecine et mettent en doute une fonction médicale dont l’attribution leur paraît essentiellement relever d’une interprétation occidentale. 4

Leur utilité pratique dans le cadre d’une consultation médicale paraît elle-même peu évidente. Ces figurines, par leur taille et leurs caractéristiques, ne peuvent servir qu’à désigner très approximativement une région du corps, information qui peut tout aussi bien être transmise verbalement, par écrit ou par l’intermédiaire d’un proche. Par leur représentation et leur mise en scène — poses alanguies, flexion et superposition fréquente des membres, accessoires ou drapés —, ces figurines paraissent dépasser la simple fonction d’une statuette anatomique. Leur caractère souvent sensuel s’accorde d’ailleurs assez mal avec l’explication selon laquelle leur usage médical aurait précisément répondu aux exigences de la pudeur féminine.

L’intérêt particulier manifesté en Occident pour ce type de figurines a conduit certains spécialistes chinois à se demander si une part importante de leur production n’avait pas été destinée à l’exportation. La fonction médicale qui leur a été attribuée en Occident a pu, précisément par son caractère exotique, contribuer à leur attrait auprès des collectionneurs. Cette hypothèse était déjà avancée en 1952 par S. Y. Teng, cité par Howard Dittrick2, et a plus récemment été reprise par Yuewei Wang à propos des exemplaires conservés au Royal College of Physicians.5

La « femme-médecin » renseigne ainsi peut-être moins sur les pratiques médicales chinoises que sur un regard occidental qui a longtemps projeté sur elles l’image d’une médecine de la pudeur, de l’indirect, du secret et de l’étrangeté.

Références
  1. Lion L, Maspero H, Grousset R. Les ivoires religieux et médicaux chinois d’après la collection Lucien Lion. Paris : Éditions d’Art et d’Histoire ; 1939.
  2. Dittrick H. Chinese medicine dolls. Bull Hist Med. 1952;26(5):422-429.
  3. Furth C. A Flourishing Yin: Gender in China’s Medical History, 960–1665. Berkeley : University of California Press ; 1999.
  4. Mingyue. 医美人—牙雕裸女卧像 [Figurine couchée de femme nue sculptée en ivoire]. 22 novembre 2023. Accès en ligne.
  5. Wang Y. Questioning the “diagnostic dolls”. Royal College of Physicians Museum. 1 décembre 2021. Accès en ligne.

Les « lotus d'or » : les pieds bandés

Contrainte genrée de la pratique de l'acupuncture
Les « lotus d'or » : les pieds bandés, contrainte genrée de la pratique de l'acupuncture

Apparue au début de la dynastie Song (960-1279), la pratique du bandage des pieds se maintint jusqu’au début du XXe siècle. Commencée chez les fillettes âgées de 5 à 8 ans, elle consistait à replier les quatre derniers orteils sous la plante et à comprimer progressivement le pied par des bandages serrés. Il s’agissait d’en réduire la longueur et d’en accentuer la cambrure jusqu’au « lotus d’or de trois cun », conformément à un idéal esthétique et social de féminité. Les déformations ainsi produites pouvaient rendre certains repères anatomiques méconnaissables, certains points difficiles d’accès et les mesures fondées sur le pied ou le membre inférieur inapplicables. La pratique a dû s’adapter : remplacement ou abandon des sites concernés, préparation préalable du pied et recours à d’autres mesures corporelles. Wang en donne cinq exemples dans sa thèse1, issus du Beiji jiufa (1226) pour les quatre premiers et du Zhenfang liuji (1618) pour le dernier.

Indication Prescription habituelle Adaptation chez les femmes aux pieds bandés Nature de l’adaptation
Cauchemar avec impossibilité de se réveiller Moxibustion de sept cônes sur un site non nommé* situé au-dessus de chacun des gros orteils Moxibustion de quatorze cônes sur 5MC (Jianshi) Remplacement d’un site du pied par un point de l’avant-bras
Épistaxis Pose d’un garrot sur le petit orteil opposé à la narine qui saigne ; sur les deux petits orteils en cas d’épistaxis bilatérale Pose du garrot reportée au genou et à la cheville Remplacement des petits orteils par d’autres sites corporels
Réanimation après pendaison Moxibustion des plis de flexion des deux pouces et des deux gros orteils**, à raison de dix cônes sur chaque site Moxibustion limitée aux plis de flexion des deux pouces Abandon des sites situés sur les pieds, sans remplacement
Accouchement difficile Moxibustion de trois cônes, de la taille d’un haricot mungo, à l’extrémité du cinquième orteil droit, correspondant à 67V (Zhiyin) Lavage préalable du pied à l’eau chaude salée, puis moxibustion du même point Préparation préalable du pied, destinée à le réchauffer et à rétablir la circulation du qi et du sang
« Chaleur des os » (guzheng) Pour localiser le premier point Huanmen de la méthode des « quatre fleurs », mesure allant de l’extrémité du gros orteil au creux poplité, en passant par le talon puis par la face postérieure de la jambe Remplacement par une mesure allant de 15GI (Jianyu), à l’épaule droite, jusqu’à l’extrémité du majeur. Remplacement d’une mesure partant du pied, faussée par sa déformation, par une mesure au membre supérieur.
* Identifié à 1Rte (Yinbai) (Yang BR et al.2).
** Correspondant aux points curieux mu zhi jia heng wen (pouce) et mu zhi li heng wen (gros orteil) (Yang BR et al.2).
Références
1. Wang R. [Literature theoretical research on the understanding of gender differences from the perspective of acupuncture and moxibustion] [master’s thesis]. Beijing: China Academy of Chinese Medical Sciences; 2025.
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Une étude sino-italienne aborde pour la première fois la question du sexe et du genre dans les recherches sur la MTC.

Les données restent encore très limitées et hétérogènes, ce qui appelle à une meilleure intégration de ces questions dans la recherche clinique et expérimentale en MTC.

L’un des intérêts de cette étude est aussi d’inviter à un regard rétrospectif : l’histoire de l’acupuncture montre à la fois des pratiques différenciées selon le sexe — « homme à gauche, femme à droite » — et des contraintes sociales liées au genre, notamment dans l’accès au corps féminin ou les adaptations liées aux pieds bandés.

La mise en regard des traditions chinoise et européenne apporte aussi un éclairage épistémologique sur l’évolution de ces correspondances symboliques sexuées dans les savoirs médicaux.

Dr Johan Nguyen

Références

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Mots-clés : Techniques thérapeutiques


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