
Problématique
- L’enseignement de l’acupuncture se heurte à une difficulté majeure : celle des sources sur lesquelles il repose. La formation s'appuie le plus souvent sur des références peu explicitées, sans que soient clairement distingués les héritages d'école, les réinterprétations personnelles et les choix opérés par l'enseignant dans la sélection et l'organisation des savoirs.
- L’enjeu est de rendre explicites des sources clairement identifiées à partir desquelles peut se discuter un corpus commun pour l’enseignement de l’acupuncture. Sans un matériau de référence partagé, aucune discussion ne peut s'engager.
- Les traités d’enseignement institutionnels chinois, par leur statut, leur structure et leur contenu, constituent un point de départ privilégié pour ce travail. Ils offrent un matériau stable, normé et historiquement situé à partir duquel il devient possible d’analyser les concepts mobilisés par la médecine chinoise ainsi que les problématiques médicales qu’ils organisent.
- Nous nous proposons ici d’utiliser la traduction du chapitre consacré à la dysménorrhée du traité académique Chinese Acupuncture and Moxibustion (Cheng Xinnong et al., 1987 [1]), repris in extenso, comme support d’analyse. Il ne s’agit pas d’en proposer une lecture normative, mais d’en faire un matériau permettant d’interroger, dans une perspective médicale et critique, l’organisation du texte, ses choix conceptuels et ses implicites pédagogiques.
Dysménorrhée
La dysménorrhée désigne des douleurs localisées dans l’hypogastre et la région lombaire survenant avant, pendant ou après les menstruations. Lorsque ces douleurs deviennent particulièrement intenses et invalidantes au cours des règles on parle de dysménorrhée sévère.
En médecine traditionnelle chinoise, cette affection est principalement attribuée à une perturbation de la circulation du qi et du sang au niveau de l’utérus. Une stagnation ou une insuffisance du qi et du sang, ainsi qu'une altération de leur interaction fonctionnelle entravent l’écoulement menstruel et constituent le mécanisme fondamental de la douleur. Sur le plan clinique la dysménorrhée est distinguée en forme plénitude (shi) et en forme vide (xu).
Il est dû à une stagnation du qi du foie, le foie n'assurant plus la libre circulation du sang. La perturbation de la circulation sanguine provoque un déséquilibre entre les méridiens chongmai et renmai et une stagnation du sang dans l'utérus, provoquant des douleurs. Une autre cause est une atteinte du froid externe ou la consommation de boissons froides pendant les règles, ce qui nuit au Réchauffeur Inférieur et entraine une sensation de froid dans l'utérus. Au final il en résulte un retard des règles accompagnées de douleurs.
En cas de vide de qi et de sang, lié soit à une constitution faible soit à une maladie chronique, les menstruations épuisent la mer du sang et privent l'utérus de sa nutrition entrainant ainsi l'apparition de douleurs.
Manifestations principales :
- Douleurs du bas-ventre, survenant habituellement avant les règles ; règles retardées, peu abondantes de couleur pourpre foncé avec caillots ; douleurs à type de distension dans le bas-ventre, soulagées par l'évacuation des caillots ; sensation de distension au niveau des hypocondres et des seins ; langue violacée avec des taches pourpres sur le bord ; pouls profond et tendu en corde.
- Douleur et sensation de froid dans le bas-ventre irradiant vers la région lombaire et le dos, soulagées par la chaleur ; règles peu abondantes, rouge foncé, avec caillots ; langue avec enduit blanc et visqueux ; pouls profond et tendu en corde.
Analyse :
- La dépression du qi du foie est à l'origine d'une douleur à type de distension dans le bas-ventre, la région des hypocondres et des seins et des menstruations peu abondantes et retardées. La stase du qi conduit inévitablement à une stase du sang de sorte que les règles apparaissent pourpre foncé avec des caillots. L'évacuation des caillots permet de lever partiellement la stase soulageant ainsi la douleur. Une langue violacée avec des taches pourpres sur les bords ainsi que le pouls profond et en corde sont des signes de stase de qi et de stase de sang.
- Lorsque le froid et l'humidité stagnent dans l'utérus et fige le sang, il en résulte des règles retardées, peu abondantes avec caillots accompagnées de douleurs dans le bas-ventre. L'utérus étant en relation avec le Rein, les douleurs sévères irradient vers les lombes et le dos. La chaleur soulage la douleur car elle accélère la circulation du sang. L'enduit lingual blanc, un pouls profond et tendu en corde témoignent d'une accumulation interne de froid et d'humidité.
Manifestations principales :
Douleur sourde apparaissant en fin de règles ou après, soulagée par la chaleur et la pression, règles pâles, peu abondantes et claires ; pouls fin et faible accompagné d'une aversion pour le froid ; extrémités froides, teint pâle, palpitations et vertiges.
Analyse :
Lorsque le qi et le sang sont insuffisants, la mer de sang n'est pas en mesure d'entretenir suffisamment l'utérus. Il en résulte une douleur sourde qui peut être soulagée par la pression et la chaleur. La déficience conjointe du qi et du sang entraine également des règles peu abondantes et claires. Une déficience sévère du qi et du sang entrave le soutien du cœur et de la tête ce qui entraîne des palpitations, des vertiges et un teint pâle. L'affaiblissement du yangqi après une maladie chronique est à l'origine de l'aversion pour le froid et des extrémités froides. Un pouls fin et faible indique un vide simultané du qi et du sang.
Méthode :
L’acupuncture est pratiquée en dispersion. Les points des méridiens renmai et taiyin du pied sont choisis comme points principaux. En cas de syndrome de froid, l’acupuncture est associée à la moxibustion afin de réguler la dynamique du qi, d’activer la circulation du sang et de restaurer les fonctions des méridiens.
Prescription :
3VC (zhongji), 32V (ciliao), 4GI (hegu), 10Rte (xuehai), 8Rte (diji), 3F (taichong).
Points additionnels :
- Douleur à type de distension du bas-ventre : 14Rn (siman), 28E (shuidao).
- Douleur du bas-ventre associée à une sensation de froid : 29E (guilai), 27E (daju).
Explications :
3VC (zhongji) régule le qi des méridiens chongmai et renmai. Associé à 10Rte (xuehai) et 8Rte (diji), point xi du méridien de la Rate, il favorise la circulation du sang et la régularisation des menstruations. 3F (taichong), point yuan du méridien du Foie, libère la stase du qi du Foie ; associé à 4GI (hegu), il régule le qi et le sang et soulage la douleur. 32V (ciliao) est un point empirique majeur dans le traitement de la dysménorrhée. En cas de douleur à type de distension du bas-ventre, il est associé à 14Rn (siman) et 28E (shuidao) afin de réguler les méridiens chongmai et renmai, d’éliminer la stase de sang et de soulager la douleur. La moxibustion appliquée sur 29E (guilai) et 27E (daju) réchauffe les méridiens concernés et dissipe la douleur du bas-ventre.
L’association de ces points vise à favoriser la circulation du qi, lever la stase sanguine, réchauffer les méridiens et dissiper le froid. Ainsi la dysménorrhée disparaît lorsque les méridiens chongmai et renmai sont correctement régulés.
Méthode :
Les points des méridiens Ren, Rate et Rein sont sélectionnés comme points principaux. L'acupuncture est pratiquée en tonification associée à la moxibustion afin de réguler le qi et le sang, réchauffer et nourrir les méridiens chongmai et renmai.
Prescription :
4VC (guanyuan), 20V (pishu), 23V (shenshu), 36E (zusanli), 6Rte (sanyinjiao).
Explication :
4VC (guanyuan) est un point d'intersection des trois méridiens yin du pied. Lorsque la moxibustion est appliquée à ce point et à 23V (shenshu), elle peut réchauffer le réchauffeur inférieur et exercer une action bénéfique sur l'essence, le sang et, enfin, les méridiens chongmai et renmai. L'association 20V (pishu), 36E (zusanli) et 6Rte (sanyinjiao) tonifie la rate et l'estomac et renforce le qi et le sang. La dysménorrhée est soulagée lorsque l'utérus est nourri par un qi et un sang abondants et l'équilibre de chongmai et renmai est rétabli.
La dysménorrhée est fréquemment associée à des modifications pathologiques de l'appareil génital et peut être en relation avec des facteurs endocriniens et neuropsychiatriques. Si la dysménorrhée est secondaire, la cause primaire doit être traitée.
Commentaires
La source
La création en Chine, à partir de 1956, des premiers établissements d’enseignement supérieur de médecine chinoise marque un tournant majeur pour la médecine chinoise et l’acupuncture. Elle s’accompagne de l’élaboration de programmes nationaux et de manuels de référence destinés à structurer et à uniformiser l’enseignement. Ce travail de formalisation contribue à constituer un corpus commun, permettant la transmission des savoirs, leur discussion et leur étude au sein d’une communauté savante.
Chinese Acupuncture and Moxibustion, publié en anglais en 1987 sous la direction de Cheng Xinnong (encadré), figure majeure de l’acupuncture chinoise moderne, est un traité institutionnel destiné initialement à la formation des médecins étrangers en Chine. Il constitue l’édition augmentée d’un manuel en chinois publié en 1964, dont sont également issues deux versions anglaises en 1975 et 1980 (encadré, figure 2). À l’échelle internationale, il représente un ouvrage de référence pour un enseignement de base de l’acupuncture.
Cheng Xinnong (1921–2015)

Figure majeure de l’institutionnalisation et de la formalisation de l’acupuncture chinoise contemporaine, Cheng Xinnong se forme à la médecine chinoise à partir de 1936 et commence à exercer en 1939. Dans les années 1950, il se spécialise en acupuncture à Nanjing, où il prend des responsabilités d’enseignement en 1956. Il participe à la rédaction du Zhenjiuxue (《针灸学》, Acupuncture et moxibustion, 1957), ouvrage collectif qui constitue une étape importante dans l’histoire de l’acupuncture chinoise moderne.
En 1957, il rejoint Beijing, où il dirige l’enseignement de l’acupuncture ainsi que le service d’acupuncture de l’hôpital Dongzhimen. Engagé dès la fin des années 1950 dans la diffusion internationale de l’acupuncture, il rejoint en 1976 l’Académie chinoise de médecine traditionnelle chinoise, où il exerce des responsabilités dans la recherche sur les méridiens et la formation des médecins étrangers.
En 1993, il prend la direction scientifique d’un programme national de recherche sur les méridiens. En 1994, il est élu membre de la prestigieuse Académie chinoise d’ingénierie, l’une des plus hautes institutions scientifiques du pays.


Clés de lecture du corpus médical chinois
Poser l'universalité de la médecine
La première clé de lecture consiste à renverser la perspective habituelle : plutôt que de postuler une altérité radicale de la médecine chinoise, poser l’universalité de la médecine. Il s’agit dès lors de porter l’attention sur ce que les médecines chinoise et occidentale ont en commun plutôt que sur ce qui les distingue.
Qu’il soit chinois ou européen, le médecin est confronté aux mêmes réalités cliniques et aux mêmes questions fondamentales : observer et décrire les maladies, en rechercher les causes et les mécanismes et proposer des traitements. Face à ces problèmes communs, les médecines chinoise et européenne ont développé des concepts et des modes de raisonnement largement similaires (voir Complément en fin d'article). Ces similitudes relèvent d’invariants de la démarche médicale.
Pour le médecin contemporain, l’erreur serait d’aborder la médecine chinoise comme relevant d’un autre système de pensée, en laissant de côté les acquis de sa formation médicale. Ceux-ci constituent au contraire le point de départ essentiel de l’analyse : reconnaître dans les textes chinois des problématiques médicales familières permet de mobiliser ses connaissances, ses méthodes et ses raisonnements pour examiner les réponses qui leur sont apportées.
Rétablir la perspective historique
La deuxième clé de lecture consiste à replacer la médecine chinoise dans l’histoire générale de la médecine. Une erreur fréquente est de la comparer directement à la médecine scientifique contemporaine, alors que son premier terme de comparaison est la médecine européenne prémoderne. C’est dans cette perspective historique que doivent être examinées leurs similitudes et leurs différences.
Les différences entre la médecine chinoise traditionnelle et la médecine scientifique contemporaine sont d’abord historiques, et non culturelles. Elles tiennent avant tout à l’état des connaissances et aux méthodes disponibles à chaque époque. Les interpréter comme l’expression de modes de pensée fondamentalement différents revient à transformer un décalage historique en altérité culturelle. L’histoire de la médecine chinoise n’est pas achevée.
Distinguer registre opératoire et registre interprétatif
La troisième clé de lecture concerne la méthode d’analyse du discours médical : distinguer les observations et les pratiques effectives des constructions théoriques qui les organisent et les interprètent. Cette distinction conduit à identifier deux registres de discours, opératoire et interprétatif, dont les énoncés n’ont pas le même statut.
Le registre opératoire renvoie aux observations cliniques et aux pratiques thérapeutiques : identification des manifestations, description des tableaux cliniques, décisions et interventions. Il concerne des phénomènes et des pratiques accessibles à l’observation et à l’évaluation empirique.
Le registre interprétatif correspond aux concepts et aux modèles théoriques mobilisés pour organiser ces observations et expliquer les phénomènes. Ces modèles sont historiquement situés et dépendent de l’état des connaissances disponibles au moment de leur élaboration. Ils peuvent assurer la cohérence interne d’un discours médical sans que cette cohérence constitue, à elle seule, une validation de leur valeur explicative.
La distinction entre les deux registres est essentielle pour apprécier le statut des énoncés. Les observations cliniques et les effets thérapeutiques peuvent être étudiés indépendamment des interprétations qui leur sont associées. L’invalidation d’une explication ne remet pas en cause les phénomènes qu’elle cherche à expliquer ; inversement, la réalité de ces phénomènes ne suffit pas à valider les modèles théoriques qui en rendent compte.
Cette distinction permet d’aborder les textes académiques chinois sans adhésion préalable à leurs explications, mais également sans rejet des observations et des pratiques qu’ils décrivent. Elle ouvre ainsi la possibilité d’une analyse médicale et scientifique du corpus, attentive à la nature des énoncés, à leur portée et aux conditions de leur validation.
L'énoncé de la pathologie
Dans le traité de Cheng Xinnong, l’ensemble des chapitres de pathologie s’appuie principalement sur la nosologie médicale contemporaine plutôt que sur les anciennes classifications des maladies (bing) de la médecine chinoise. Ce choix reflète un large consensus dans les travaux contemporains sur l’acupuncture et constitue l’une des conditions de son intégration dans les systèmes de soins.
La possibilité même pour l’acupuncture de s’inscrire dans ce cadre, sans difficulté théorique ni pratique majeure, récuse l’idée d’une altérité radicale ou d’une incommensurabilité des cadres médicaux. La nosologie contemporaine résulte elle-même de l’évolution des classifications de la médecine européenne prémoderne.
La structure du texte
Comme l’ensemble des traités institutionnels d’acupuncture, Chinese Acupuncture and Moxibustion aborde la question des pathologies selon une structure constante articulant quatre parties : 1) introduction générale, 2) étiologie et pathogénie, 3) différenciation syndromique et 4) traitement.
Cette organisation constitue une formalisation pédagogique contemporaine d’une démarche médicale déjà présente dans les textes classiques chinois, mais avec des composantes et des articulations variables.
L'introduction
L’introduction et la remarque finale se limitent à une présentation sommaire de la dysménorrhée et à quelques considérations médicales générales. L’ensemble apparaît très élémentaire, voire naïf par certains aspects.
Cette présentation semble refléter la persistance d’un mode d’exposition traditionnel de la médecine chinoise, destiné à des publics dont la formation médicale initiale était limitée ou absente.
Étiologie et pathogénie
En médecine, l’étiologie vise l’identification des causes d’une affection, qu’elles soient déclenchantes ou favorisantes, et la pathogénie décrit les mécanismes par lesquels ces causes produisent les manifestations cliniques observables. Dans les deux cas, les causes et les mécanismes invoqués doivent pouvoir faire l’objet d’une évaluation clinique ou expérimentale permettant d’apprécier leur validité et leur valeur explicative.
Les facteurs étiologiques invoqués en médecine chinoise — climat, alimentation, émotions, constitution individuelle, mode de vie — relèvent de catégories très générales, qui constituent des invariants du discours médical à travers les époques. Les mécanismes pathogéniques sont, quant à eux, formulés à partir des conceptions du fonctionnement de l’organisme propres à chaque système médical. Ainsi, dans la dysménorrhée, le texte attribue les douleurs à une stagnation du qi du Foie qui entraîne une stagnation du sang dans l’utérus, ou à une atteinte par le Froid externe qui affecte le Réchauffeur inférieur et provoque une rétention de Froid dans l’utérus.
Comme dans la médecine européenne des humeurs, dont l'influence s'est prolongée jusqu'au XIXᵉ siècle, la médecine chinoise mobilise un nombre relativement restreint de concepts physiologiques et de catégories pathologiques élémentaires pour rendre compte d'une grande diversité de maladies. Les mêmes catégories — Froid, Chaleur, Vent, Humidité, Vide, Plénitude, stagnation du qi, stase de sang — sont appliquées de manière transversale à l’ensemble des pathologies. Les manifestations cliniques sont ainsi interprétées à partir d’une grille de catégories préétablies, notamment par analogie avec des phénomènes élémentaires : des symptômes mobiles et fluctuants sont rapportés au Vent, une sensation de lourdeur à l’Humidité, des douleurs distensives à une stagnation du qi, des menstruations sombres avec caillots à une stase de sang.
Catégoriser et expliquer constituent deux opérations distinctes. La catégorisation est une démarche médicale légitime et indispensable, permettant d’organiser les phénomènes observés. La difficulté apparaît lorsque les catégories utilisées pour interpréter les manifestations cliniques sont également érigées en principes causaux. Dans la dysménorrhée, une douleur soulagée par la chaleur est classée parmi les manifestations du Froid, lequel est ensuite invoqué comme cause de cette même douleur. De même, des manifestations cliniques sont attribuées à une stagnation du qi du Foie, qui est ensuite présentée comme responsable de ces mêmes manifestations. Dans les deux cas, les symptômes servent à identifier la catégorie, laquelle est ensuite utilisée pour les expliquer. Le raisonnement devient circulaire lorsqu'une catégorie construite à partir des manifestations cliniques est présentée comme leur cause, sans justification indépendante. Ce n'est pas la catégorisation qui est contestable, mais le passage de la catégorisation à l'explication causale.
C’est ce type de raisonnement que Molière tourne en dérision dans Le Malade imaginaire, lorsque le pouvoir soporifique de l’opium est expliqué par sa « vertu dormitive ». L'effet observé est ainsi présenté comme sa propre explication. Pour autant, une description clinique peut conserver sa pertinence indépendamment des explications théoriques qui lui sont associées. Les quatre signes cardinaux classiques de l’inflammation décrits par Celse (rubor, calor, tumor, dolor) conservent leur pertinence clinique, alors que les modèles explicatifs de l’inflammation ont profondément changé.
La catégorie de Froid prend appui sur l'expérience empirique d'une aggravation des douleurs menstruelles par l'exposition au froid et de leur soulagement par la chaleur. Elle s'étend, par analogie, à des manifestations cliniques similaires, indépendamment d'une exposition réelle au froid. Le Froid devient ainsi une catégorie explicative générale : les manifestations qui permettent de l'identifier sont à leur tour attribuées à son action causale. Il s'agit d'une réification : le Froid est transformé en une entité causale supposée réelle.
Froid et douleurs menstruelles
Des savoirs empiriques aux modèles expérimentaux de zheng
L'association entre froid et douleurs menstruelles ne constitue pas une particularité de la médecine chinoise. On retrouve dans différentes traditions populaires la recommandation d'éviter l'exposition au froid pendant les règles, notamment de ne pas marcher pieds nus sur un sol froid. Cette croyance est encore rapportée dans une enquête sud-africaine récente [1]. Inversement, l'application de chaleur sur le bas-ventre, notamment à l'aide d'une bouillotte, constitue une pratique courante pour soulager les douleurs menstruelles, documentée dans de nombreux pays [2].
Ces observations et pratiques ont fait l'objet d'investigations scientifiques. Une étude québécoise de 1985, portant sur 213 ouvrières d'abattoirs de volailles, a observé une augmentation de la fréquence des dysménorrhées avec l'exposition professionnelle au froid [3]. Une enquête américaine publiée en 2024 a également rapporté des associations entre différentes formes d'exposition au froid et l'intensité des douleurs menstruelles [4]. Sur le plan thérapeutique, un essai randomisé publié en 2001 a montré l'efficacité antalgique de la chaleur abdominale, avec des résultats comparables à ceux de l'ibuprofène [5]. Une méta-analyse de 2026, réunissant 57 essais randomisés et 5 359 participantes, confirme un bénéfice probable de la thermothérapie dans la dysménorrhée primaire [6].
Dans la médecine chinoise, le Froid constitue une catégorie pathologique générale regroupant par analogie des manifestations telles que les sensations de froid ou les douleurs soulagées par la chaleur. L'exposition physique directe au froid représente également l'une de ses modalités étiologiques. Cette modalité concrète a été retenue pour construire des modèles animaux de dysménorrhée de type Froid, associant une exposition à de basses températures à une sensibilisation hormonale et à l'administration d'ocytocine [7],[8].
La correspondance avec le syndrome traditionnel est recherchée à travers certaines manifestations observables chez l'animal : frissons, posture recroquevillée, diminution de l'activité et de la réactivité, coloration violacée des extrémités. Ces modèles sont utilisés pour étudier les mécanismes physiopathologiques et les effets de différentes interventions thérapeutiques dans le cadre d'un zheng donné. Ils présentent néanmoins des limites dont l'analyse dépasse l'objet de cet encadré.
Cet exemple illustre l’existence d’invariants médicaux à travers des contextes historiques et culturels différents : un fonds commun d’observations, de raisonnements analogiques et de pratiques thérapeutiques. Leur valeur heuristique et pratique peut être étudiée indépendamment des interprétations théoriques qui leur sont historiquement associées.
Références
- Bedwell GJ, Madden VJ, Isaacs A, et al. “We don't complain; it's just part of being a woman”: frequency, knowledge, and sociocultural beliefs about dysmenorrhoea in a South African university cohort . medRxiv. 2026. Prépublication non évaluée par les pairs.
- Armour M, Parry K, Al-Dabbas MA, et al. Self-care strategies and sources of knowledge on menstruation in 12,526 young women with dysmenorrhea: a systematic review and meta-analysis . PLoS One. 2019;14(7):e0220103.
- Mergler D, Vézina N. Dysmenorrhea and cold exposure . J Reprod Med. 1985;30(2):106-111.
- Wu T, Doyle C, Ito J, et al. Cold exposures in relation to dysmenorrhea among Asian and White women . Int J Environ Res Public Health. 2024;21(1):56.
- Akin MD, Weingand KW, Hengehold DA, et al. Continuous low-level topical heat in the treatment of dysmenorrhea . Obstet Gynecol. 2001;97(3):343-349.
- Yuan D, Liu Y, Chen Z, et al. Heat therapy for primary dysmenorrhea: a systematic review and meta-analysis . Front Med (Lausanne). 2026;12:1730505.
- Hsu WS, Shen XY, Yang JM, et al. Effects of acupuncture applied to Sanyinjiao with different stimuli on uterine contraction and microcirculation in rats with dysmenorrhea of cold coagulation syndrome . Evid Based Complement Alternat Med. 2014;2014:328657.
- Song Y, Ni J, Yuan J, et al. Effects of low-frequency and high-frequency electroacupuncture pretreatment on the COX-2/mPGES-1/PGE2 pathway in a rat model of cold-coagulation dysmenorrhea . Front Immunol. 2025;16:1563626.
La grande généralité des catégories étiologiques et pathogéniques de la médecine chinoise a favorisé, en contexte occidental, des surinterprétations naïves et idéologiques.
La première forme de surinterprétation est d’ordre idéologique et procède d’une psychologisation et d’une spiritualisation des catégories étiologiques. Elle s’opère notamment par un transfert implicite de concepts issus de la psychanalyse ainsi que par l’invocation d’une unité corps-esprit, présentée comme un principe explicatif en soi. Ces catégories sont alors investies comme si elles permettaient d’accéder à des causes psychiques profondes, à des conflits intrapsychiques ou à des dimensions spirituelles de la maladie.
La seconde forme de surinterprétation est de nature naïve mais elle acquiert également une dimension idéologique par les effets qu’elle produit. Elle consiste à attribuer à la médecine chinoise la capacité de traiter directement la cause des maladies par opposition à une médecine occidentale réduite à une approche symptomatique. Elle est naïve par sa lecture littérale des catégories étiologiques et pathogéniques et idéologique par l’altérité qu’elle construit.
Différenciation des zheng
La démarche clinique de la médecine chinoise distingue le diagnostic de la maladie (bing), ici la dysménorrhée, et la différenciation de ses formes cliniques (zheng). Cette dernière ne constitue donc pas un second diagnostic, mais une stratification clinique d’une pathologie préalablement identifiée. Cette organisation constitue une caractéristique majeure des traités institutionnels contemporains de médecine chinoise, qui présentent pour chaque maladie des tableaux types associant manifestations cliniques, interprétations pathogéniques et orientations thérapeutiques.
Le zheng, ensemble identifiable de symptômes et de signes cliniques, est similaire à la notion médicale classique de syndrome dans son acception sémiologique. Toutefois, alors que les syndromes forment un ensemble ouvert d'entités cliniques descriptives, les zheng s'inscrivent dans un système de classification structuré. Leur construction repose sur un nombre restreint de catégories préétablies, appliquées de manière transversale et systématique à l'ensemble des maladies pour en différencier les formes cliniques.
La médecine chinoise repose sur un nombre restreint de concepts physiologiques (qi, sang, liquides organiques, zang-fu) et de catégories pathologiques (Froid, Chaleur, Vide, Plénitude, Interne, Externe, etc.). La construction des zheng mobilise ce même répertoire conceptuel. Elle met en œuvre un procédé de catégorisation par analogie, invariant médical que l’on retrouve également dans la médecine européenne prémoderne : les manifestations évoquant le froid (frilosité, pâleur, lenteur…) sont rapportées au Froid, celles évoquant la chaleur (bouffées de chaleur, rougeur, accélération…) à la Chaleur, les signes d’hypofonction au Vide et ceux d’hyperfonction à la Plénitude. La combinaison de ces catégories préétablies constitue une grille de lecture systématique qui, appliquée à l’ensemble des maladies, permet d’en distinguer et d’en caractériser les différentes formes cliniques (zheng).
Le traité de Cheng Xinnong distingue explicitement, pour chaque zheng, les « manifestations principales » et leur « analyse ». Les premières présentent un tableau clinique prototypique, constitué d’une sélection de symptômes et de signes jugés caractéristiques, sans prétendre décrire l’ensemble des manifestations possibles. Elles relèvent du registre opératoire, dans sa dimension clinique et descriptive. L’« analyse » relève du registre interprétatif : elle propose une explication pathogénique des manifestations à partir des catégories théoriques qui ont servi à les regrouper. Il s'agit là d'une circularité explicative : les manifestations cliniques servent à identifier le zheng, lequel est ensuite invoqué pour expliquer ces mêmes manifestations.
La distinction entre le registre descriptif et opératoire et le registre interprétatif constitue une clé de lecture des zheng. Elle permet de considérer les ensembles de symptômes et de signes cliniques indépendamment des explications théoriques qui leur sont associées. Dans cette dimension sémiologique, le zheng est assimilable à la notion médicale classique de syndrome. Ce changement de perspective modifie profondément son statut épistémologique : le zheng devient une entité clinique identifiable et un objet d'investigation scientifique. Le médecin retrouve alors des questions habituelles de sa discipline et peut mobiliser ses compétences. Quelle est l’association effective des symptômes et des signes, leur fréquence et leur distribution chez les patients ? Quels critères diagnostiques permettent d’identifier ces regroupements, avec quelle reproductibilité, quelle sensibilité et quelle spécificité ? Existe-t-il des bases biologiques, une valeur pronostique ou une utilité thérapeutique ? L’assimilation des zheng à des syndromes ne constitue donc pas une simple équivalence terminologique : elle ouvre un champ d’investigation clinique mobilisant les méthodes appropriées de la recherche médicale.
Construction historique de la différenciation des zheng
La différenciation des zheng (bianzheng) résulte d'une longue évolution des pratiques diagnostiques et thérapeutiques chinoises. Il convient de distinguer l'histoire de ces pratiques, celle de leur formulation terminologique et celle de leur systématisation contemporaine.
Les premiers traités (IIe–VIIe siècle). Dans le Shanghan lun de Zhang Zhongjing (IIe–IIIe siècle), des configurations de manifestations cliniques sont distinguées selon six catégories (liujing) et associées à des prescriptions thérapeutiques spécifiques. La préface du traité comporte déjà l'expression pingmai bianzheng (平脉辨证), associant l'examen des pouls à la différenciation clinique. Le Zhubing yuanhou lun (610), associé à Chao Yuanfang, constitue une autre étape importante, avec une vaste classification des maladies, de leurs causes et de leurs manifestations cliniques.
La diversification et la transformation des méthodes (XIIe–XVIIe siècle). Sous les Song, Chen Yan développe dans le Sanyin jiyi bingzheng fanglun (1174) une analyse des maladies selon trois catégories de causes, associant manifestations cliniques et choix thérapeutiques. Durant les périodes Jin et Yuan, différentes écoles médicales élaborent leurs propres modèles d'interprétation, notamment autour des catégories de Froid et Chaleur, de Vide et Plénitude, du Qi, du sang et des Zang-Fu. Les écrits de Liu Wansu, Li Dongyuan et Zhu Danxi témoignent de cette diversification. Sous les Ming et les Qing, les controverses portent également sur l'interprétation des textes anciens. Fang Youzhi et Ke Qin proposent ainsi de nouvelles lectures des six catégories du Shanghan lun, remettant notamment en question leur assimilation aux méridiens. Ces évolutions montrent que la transmission des savoirs s'accompagne de transformations parfois profondes des concepts et des raisonnements cliniques [1] .
L'apparition de l'expression bianzheng lunzhi (XVIIe siècle). La plus ancienne occurrence actuellement identifiée de l'expression complète bianzheng lunzhi, « différenciation des zheng et détermination du traitement », figure dans le Jingui yaolüe lunzhu de Xu Bin (1671). Cette attestation précède celles identifiées dans le Zhengzhi yaoyi de Chen Dangwu (1775) et le Yimen banghe de Zhang Xugu (1825) [2] .
Dans le domaine de l'acupuncture, le Zhenjiu Fengyuan de Li Xuechuan (1815, édition augmentée en 1822) constitue un jalon majeur [3] . Sa préface de 1817 énonce explicitement le principe d'un choix des points fondé sur la différenciation des zheng. L'ouvrage place l'acupuncture au centre de son exposé, en soulignant son importance équivalente à celle de la pharmacopée. Cette articulation entre zheng et prescription des points était donc déjà formulée bien avant sa systématisation dans les manuels contemporains.
La systématisation contemporaine (années 1950–1960). Après 1949, la différenciation des zheng devient progressivement un principe central de l'enseignement de la médecine chinoise. Cette évolution est marquée par les publications majeures de Zhu Yan (1954), Ren Yingqiu (1955) et Qin Bowei (1957) [4–6] . Le manuel national de diagnostic de 1964 (Zhongyi zhenduanxue jiangyi), dirigé par Deng Tietao, réunit les différents cadres de différenciation des zheng dans un travail de systématisation et de synthèse.
Dans l'enseignement de l'acupuncture, la différenciation des zheng est intégrée au Zhenjiuxue (1957), élaboré à Nanjing avec la participation de Cheng Xinnong. Cet ouvrage constitue la base du manuel national de référence Zhenjiuxue Jiangyi (1961) [7] .
La différenciation contemporaine des zheng apparaît ainsi comme le produit d'une construction historique collective, associant pratiques cliniques anciennes, élaborations théoriques successives et standardisation institutionnelle. Elle ne constitue ni une invention du XXe siècle ni la simple transmission inchangée d'une méthode antique.
Références
- Scheid V. Transmitting Chinese medicine: changing perceptions of body, pathology, and treatment in late imperial China . Asian Med (Leiden). 2013;8(2):299-360.
- Gao YZ. [The origin of the term “Bian Zheng Lun Zhi”] . Zhonghua Yi Shi Za Zhi. 2026;56(5):290-293.
- Wang Xuetai. Principaux textes anciens. Rev Fr Acupunct. 1988;(55):31-45.
- Fu B, Zhang TY, Yang MJ. Relationship between traditional Chinese medicine scientization and the syndrome differentiation construction . Medicine & Philosophy. 2012;33(5A):67-69.
- Ren YQ. [The system of treatment according to syndrome differentiation in Chinese medicine]. Zhongyi Zazhi. 1955;(4):19-21.
- Chen YF, Li Y. [Qin Bowei's contribution and influence on the early construction of the Journal of Traditional Chinese Medicine]. Zhongyi Zazhi. 2025;66(24):2615-2618.
- Zhao J, Liu MS. The controversy between classics and science: unification of acupuncture textbooks in China, 1949–1961 . Chin Med Cult. 2025;8(3):305-317.
Traitement
La différenciation des zheng constitue avant tout un instrument de décision thérapeutique. La description des manifestations cliniques et leur interprétation pathogénique visent à adapter le traitement aux différentes formes cliniques d'une même maladie. Elle constitue ainsi une stratégie de stratification thérapeutique.
Dans le traité de Cheng Xinnong, le traitement de chaque zheng est présenté sous trois rubriques : « Méthode », « Prescription » et « Explications ».
Méthode
Pour les syndromes de Plénitude et de Vide, le traité énonce un ensemble de principes thérapeutiques. Ceux-ci portent sur les deux composantes du traitement par acupuncture : les modalités de stimulation et le choix des points (tableau I).
| Plénitude | Vide | |
|---|---|---|
| Sélection des points | Méridiens VC et Rte | Méridiens VC, Rte et Rn |
| Technique d'acupuncture | Dispersion | Tonification |
| Moxibustion | En cas de Froid | Associée à l'acupuncture |
| Action sur le qi et le sang | Réguler la dynamique du qi et activer la circulation du sang | Réguler le qi et le sang |
| Action sur les méridiens | Restaurer les fonctions des méridiens | Réchauffer et nourrir Chong Mai et le vaisseau-conception |
La principale conséquence de la différenciation des zheng porte sur la technique d'acupuncture : dispersion en cas de Plénitude et tonification en cas de Vide.
Concernant le choix des points, les principes thérapeutiques présentent d'importants recoupements entre Plénitude et Vide. Les méridiens VC et Rte sont communs aux deux traitements, auxquels s'ajoute le méridien du Rein en cas de Vide — sans d'ailleurs qu'aucun point de ce méridien figure dans la prescription. Dans les deux cas, les objectifs portent sur la régulation du qi et du sang et sur les fonctions des méridiens, avec des différences de formulation plutôt que des orientations thérapeutiques nettement distinctes.
Prescription et explications
La pathogénie, la différenciation des zheng et les principes thérapeutiques présentent une cohérence conceptuelle interne : les mêmes catégories sont mobilisées pour caractériser les perturbations supposées et définir les objectifs de leur correction. Pour rendre ce modèle opératoire dans le choix des points, il faut cependant supposer que ceux-ci possèdent des fonctions thérapeutiques intrinsèques correspondant aux principes énoncés. Des principes tels que « réguler le qi », « faire circuler le sang », « purifier la Chaleur » ou « transformer l'Humidité » impliquent ainsi des classes thérapeutiques regroupant les points auxquels ces actions sont attribuées. Ces classes peuvent être considérées comme les équivalents, dans le système de l'acupuncture, des classes médicamenteuses telles que les anti-inflammatoires ou les antidépresseurs.
Pourtant, dans le traité de Cheng Xinnong (1987), comme dans la majorité des traités, ces fonctions ne sont pas mentionnées dans les notices descriptives des points. Le Zhenjiu xue (Shanghai College of TCM 1974 [2]) constitue une première exception partielle : une rubrique spécifique, « Actions », figure dans les notices de 110 des 761 points répertoriés (14,5 %) (tableau II). L'explicitation de ces fonctions tend ensuite à devenir plus fréquente dans les monographies consacrées aux points d'acupuncture.
| Exemples de classes thérapeutiques | Points représentatifs |
|---|---|
| Réguler le qi | 6VC, 12VC, 17VC |
| Réguler le sang et lever les stases | 17V, 3F, 36E |
| Purifier la Chaleur | 6Rn, 44E, 11GI |
| Éliminer l'Humidité-Chaleur | 11GI, 34VB, 8F |
| Transformer ou éliminer l'Humidité | 9Rte, 20V, 21V |
| Tonifier les Reins | 4VC, 4VG, 3Rn |
Cette absence se retrouve dans les règles générales de sélection des points exposées par Cheng Xinnong (chapitre 16, sections III et IV). Celles-ci reposent principalement sur les méridiens concernés, le choix de points locaux ou distaux, les indications symptomatiques ou empiriques et l'utilisation des points spécifiques des méridiens. Les fonctions thérapeutiques n'y apparaissent pas comme des critères organisant le choix des points. Ni les notices descriptives ni les règles de sélection n'établissent donc de correspondance systématique avec les principes thérapeutiques issus de la différenciation des zheng. Cette situation contraste avec celle de la pharmacopée chinoise, où les fonctions thérapeutiques des substances sont systématiquement indiquées et organisées en classes. Ce contraste a nourri la critique d'une « herbalisation » de l'acupuncture [3], que vient renforcer, sur le plan terminologique, l'emploi des termes « prescription », voire « ordonnance », pour désigner la sélection et l'association des points.
Les « Explications » accompagnant les prescriptions de Cheng Xinnong illustrent cette difficulté. Un premier registre de justification repose sur les propriétés thérapeutiques attribuées aux points. Réguler la circulation du qi et du sang dans les méridiens relève des principes fondamentaux de l'acupuncture et cette fonction peut être attribuée à l'ensemble des points. Il s'agit d'ailleurs d'énoncés de propriétés thérapeutiques, et non d'explications de leur action. Deux autres registres sont également mobilisés : les indications empiriques, avec 32V, présenté comme un point important dans la dysménorrhée, et les points spécifiques des méridiens, avec 8Rte, point xi, 3F, point yuan, et 4VC, point de croisement. Ces qualifications renvoient à des catégories de points sans que leur lien avec les principes thérapeutiques énoncés pour chaque zheng soit établi. Les « Explications » n'apparaissent pas comme de véritables explications des prescriptions, mais plutôt comme des justifications ad hoc.
Il apparaît ainsi un hiatus entre le modèle de prise en charge des pathologies, fondé sur la différenciation des zheng, et les descriptions des points ainsi que les règles de leur sélection, qui relèvent d'autres registres, eux-mêmes hétérogènes. Cette tension conceptuelle est accentuée par des « Explications » peu convaincantes, censées les articuler.
La place de la différenciation des zheng en acupuncture
La tension : tenon carré et mortaise ronde
La tension conceptuelle observée dans le traité de Cheng Xinnong est également discutée dans le monde académique chinois. Pour la caractériser, Huang Longxiang utilise, lors d'un débat en 2016 [4], l'expression chinoise 方枘圆凿, « tenon carré et mortaise ronde ». Il met notamment en cause la transposition à l'acupuncture d'un modèle de prescription issu de la pharmacopée, alors que l'acupuncture dispose de ses propres règles de sélection des points.
Dans le même débat, Zhang Shujian intitule sa contribution « Rendre à la pratique clinique de l'acupuncture sa liberté ». Il critique la rigidité des modèles théoriques transmis par l'enseignement et souligne la diversité des démarches effectivement utilisées par les praticiens.
Ces critiques soulèvent des questions distinctes.
La première est d'ordre historique. Comme le montre l'encadré consacré à l'histoire de la différenciation des zheng, cette démarche s'est développée dans l'ensemble de la médecine chinoise et ne se limite pas à la pharmacopée. Son application à l'acupuncture est historiquement attestée, notamment dans le Zhenjiu Fengyuan de Li Xuechuan (1815, édition augmentée en 1822), qui préconise la sélection des points à partir des zheng. La nouveauté réside donc moins dans l'utilisation de cette démarche en acupuncture que dans la place centrale et normative qui lui est attribuée lors de la systématisation académique des années 1950–1960.
Quant à l'appel à « rendre à la pratique clinique de l'acupuncture sa liberté », il paraît sans objet : dans le monde réel, la diversité des pratiques est manifeste, comme en témoigne également l'extrême variété des modalités rapportées et évaluées dans les études cliniques. Il est bien établi que la différenciation des zheng ne constitue qu'une modalité de pratique parmi d'autres [5]. La normalisation académique des savoirs n'a donc pas entraîné l'uniformisation des pratiques. Ce qui est en question n'est pas la liberté des praticiens, mais, là aussi, la place normative attribuée à la différenciation des zheng dans la présentation académique des traitements.
Par ailleurs, les règles de sélection des points considérées comme propres à l'acupuncture ne résolvent pas davantage le problème de l'indétermination des prescriptions. Le choix selon les méridiens, la localisation, les indications empiriques ou les catégories de points spécifiques permet de construire des prescriptions différentes, sans que les règles exposées déterminent précisément les choix effectués. Comme dans le modèle fondé sur la différenciation des zheng, les explications proposées apparaissent souvent comme des justifications a posteriori plutôt que comme de véritables règles de décision.
L'ambiguïté tient ainsi à la prétention de déduire les prescriptions de constructions théoriques, alors que leur élaboration pourrait tout aussi bien relever de savoirs empiriques issus de la pratique clinique. Les différents modèles permettent d'organiser ces savoirs et de donner une cohérence aux prescriptions, mais cette cohérence ne démontre pas que les choix thérapeutiques procèdent effectivement des principes invoqués pour les justifier. Ce constat souligne une nouvelle fois l'intérêt de distinguer le registre descriptif et opératoire, qui concerne les observations cliniques et les pratiques thérapeutiques, du registre interprétatif et justificatif, qui concerne les explications théoriques des manifestations cliniques et des prescriptions.
Le mythe du grand aiguilleur
La distinction entre le registre descriptif et opératoire et le registre interprétatif et justificatif met en évidence, dans l'acupuncture occidentale, un ensemble de pratiques caractérisées par une hypertrophie de ce second registre. Toute intervention thérapeutique y est présentée comme découlant d'une construction théorique qui en fournit l'explication et la justification, quelle que soit la nature de la théorie mobilisée.
Cette tendance à l'hyperexplication s'accompagne d'un idéal de connaissance et de maîtrise : toutes les relations seraient identifiables, toutes les articulations intelligibles et toutes les interventions théoriquement justifiables. Les méridiens, les points, leurs propriétés, les classifications et les multiples correspondances constitueraient un vaste système dont la compréhension globale donnerait accès à la maîtrise de ses applications thérapeutiques. Le maître est alors ce grand aiguilleur qui, aux commandes, visualise et maîtrise l'ensemble du réseau.
Cet idéal se retrouve dans l'astrologie et dans de nombreuses constructions ésotériques, où le monde est représenté comme un réseau de correspondances reliant des phénomènes de nature différente. L'initié est celui qui est capable de déchiffrer ce réseau, d'en comprendre les multiples articulations et d'en mobiliser les principes pour interpréter chaque situation particulière. La profondeur de son savoir se manifeste par la richesse et la sophistication des relations qu'il est capable d'établir.
Cette perspective ouvre la voie à des réinventions permanentes de l'acupuncture, chaque construction théorique prétendant en restituer la logique authentique. L'esthétique et la cohérence de l'explication se substituent à la validation de la pratique.
Résoudre la tension : assembler sans forcer
La tension mise en évidence résulte en grande partie de la représentation de l'acupuncture comme un système théorique unifié, dont les différentes composantes devraient s'articuler selon des règles cohérentes et déterminées. Or, l'histoire de l'acupuncture est celle d'une accumulation de savoirs, de techniques et de pratiques thérapeutiques, élaborés et transformés dans des contextes différents. L'acupuncture apparaît ainsi comme un ensemble historique hétérogène, dont la diversité contemporaine est l'expression. La différenciation des zheng s'inscrit dans cette histoire, au même titre que les autres modalités de sélection des points et de construction des traitements.
C'est dans cette perspective qu'il convient de considérer la nature du texte analysé : le traité de Cheng Xinnong est un ouvrage d'enseignement. Il présente une organisation des savoirs destinée à leur transmission et à l'acquisition de compétences. La place centrale accordée à la différenciation des zheng relève ainsi d'un choix pédagogique, qui ne saurait être interprété comme l'imposition d'une norme de pratique.
L'intérêt pédagogique de la différenciation des zheng dépasse sa seule fonction de modalité de prescription. Elle constitue la démarche qui mobilise le plus complètement les savoirs théoriques et les compétences cliniques propres à la médecine chinoise. L'apprentissage de l'examen du pouls et de la langue n'a de sens qu'en relation avec la différenciation des zheng, qui donne à ces observations leur signification diagnostique. Son importance pédagogique tient ainsi aux connaissances qu'elle mobilise et aux compétences nécessaires à sa mise en œuvre. Sa systématisation fournit également un référentiel commun, qui facilite sa transmission, sa discussion critique et son évaluation. Que la différenciation des zheng ne soit qu'une modalité de pratique parmi d'autres ne signifie pas que son apprentissage soit facultatif. Sa maîtrise constitue ainsi une composante du socle commun de connaissances et de compétences en acupuncture.
La problématique posée est, comme souvent dans les débats sur l'acupuncture, biaisée par une perspective historique qui oppose une acupuncture moderne à une acupuncture supposée authentique. Cette lecture confond l'organisation et la systématisation modernes des savoirs et des pratiques, nécessaires à leur enseignement, avec leur invention. La différenciation des zheng possède un ancrage historique ancien, tandis que les « pratiques authentiques » auxquelles on l'oppose restent indéfinies et ne renvoient à aucun modèle historique identifiable. Cette opposition ne repose que sur une représentation idéalisée de l'histoire de l'acupuncture.
Reconnaître la pluralité des pratiques ne conduit pas pour autant à considérer qu'elles sont toutes équivalentes. Il importe de distinguer les pratiques effectivement constituées et documentées des simples constructions théoriques, en examinant leur mise en œuvre et leur diffusion. Se pose ensuite la question de leur évaluation, en termes d'efficacité clinique, mais aussi de plausibilité biologique et de possibilité d'investigation expérimentale.
Assembler sans forcer, c'est construire un enseignement qui reconnaisse la maîtrise de la différenciation des zheng comme une compétence essentielle, sans en faire le principe universel des prescriptions. C'est aussi déterminer quelles autres pratiques méritent d'être enseignées, sur la base de leur examen critique, sans rechercher une unité théorique artificielle.
L'essentiel à retenir
Les traités institutionnels chinois contemporains constituent une référence commune pour l'enseignement de l'acupuncture à l'échelle internationale. Ils fournissent un corpus identifié, dont les sources et les propositions peuvent faire l'objet d'une analyse et d'une discussion critique.
La médecine chinoise répond aux mêmes problèmes fondamentaux que l'ensemble de la médecine : observer, comprendre et traiter les maladies. Son étude doit mobiliser les connaissances et les méthodes de la médecine, et non postuler un système de pensée radicalement différent.
Les concepts et les raisonnements médicaux doivent être replacés dans leur histoire. Les différences entre médecine chinoise et médecine contemporaine s'expliquent par leur contexte historique, et non par l'existence de deux rationalités médicales irréductibles.
Les observations cliniques et les pratiques thérapeutiques relèvent d'un registre opératoire, accessible à l'investigation et à l'évaluation. Les modèles théoriques qui les interprètent ou les justifient relèvent d'un autre registre. Leur cohérence interne ne ne suffit pas à établir leur valeur explicative.
Les traités académiques organisent, à des fins d'enseignement, des savoirs et des pratiques de différentes origines. Cette organisation pédagogique ne doit être confondue ni avec un système théorique entièrement unifié ni avec une représentation exhaustive de la pratique clinique.
Chaque énoncé du corpus soulève des questions et renvoie à des débats médicaux, scientifiques ou historiques. En comprendre l'origine, la nature et les enjeux permet d'élargir le champ de vision du praticien, d'approfondir ses compétences et d'ouvrir de nouvelles perspectives de recherche. La maîtrise des problématiques importe autant que la connaissance des réponses qui leur ont été apportées.
L'universalité de la démarche médicale
1. Corpus médical chinois et corpus de la médecine hippocratique
Confrontés aux mêmes problèmes médicaux, les médecins chinois et leurs contemporains européens ont mis en œuvre une même démarche : élaborer des cadres théoriques pour interpréter leurs observations. Cette démarche, rationnelle au regard des savoirs et des moyens d'investigation alors disponibles, a conduit à la constitution de corpus présentant des caractéristiques communes.
1. Une économie conceptuelle. Un nombre relativement restreint de concepts physiologiques, pathogéniques et pathologiques est mobilisé pour rendre compte de l'organisation du corps, de son fonctionnement et de ses pathologies.
2. Une grande généralité des concepts. Leurs contours souvent imprécis et leur souplesse d'utilisation autorisent des interprétations multiples, assurant à ces cadres théoriques une grande capacité d'adaptation aux situations cliniques.
3. Une catégorisation analogique. Les manifestations cliniques sont interprétées à partir de catégories préétablies, largement fondées sur des analogies avec des phénomènes élémentaires.
4. Une application transversale. Les mêmes catégories sont appliquées à l'ensemble des pathologies et combinées pour construire une grande diversité d'interprétations.
5. Une faible réfutabilité. La généralité des concepts et leur souplesse d'interprétation rendent difficile leur mise à l'épreuve empirique. Les observations contradictoires peuvent être réinterprétées sans remettre en question le cadre théorique.
2. La continuité historique de la médecine
Si la médecine hippocratique et la médecine chinoise apparaissent similaires, pourquoi faudrait-il conserver la seconde alors que la première a été abandonnée au profit de la médecine scientifique ? Cette question se pose naturellement et revient fréquemment dans les critiques adressées à l'acupuncture.
C'est oublier que la médecine scientifique ne s'est pas substituée brusquement à la tradition hippocratique et galénique en faisant table rase. Sa construction illustre le caractère cumulatif et autocorrectif de la science : les connaissances anatomiques, cliniques ou thérapeutiques ont été progressivement examinées, certaines confirmées et conservées, d'autres corrigées ou abandonnées. Certaines constituent encore des références dans la médecine contemporaine.
L'abandon d'une médecine en tant que système constitué n'implique pas la disparition de toutes les connaissances qu'elle a produites. Une proposition peut être juste alors même que le cadre théorique dans lequel elle a été formulée est erroné.
Ce même travail d'analyse et d'évaluation doit être appliqué à l'héritage médical chinois. Son corpus ne se réduit pas à des constructions théoriques : il comporte un vaste ensemble d'observations cliniques et de pratiques thérapeutiques qui peuvent faire l'objet d'une investigation et d'une évaluation scientifiques. Il n'y a pas lieu de considérer a priori que, contrairement à l'Occident, la Chine aurait été incapable de produire, tout au long de son histoire, la moindre connaissance médicale pertinente.
Il est donc légitime et nécessaire de soumettre les propositions de la médecine chinoise au même examen scientifique que celles des médecines historiques occidentales, afin d'en déterminer la validité et d'en intégrer les acquis à la médecine contemporaine.
La médecine chinoise ne doit ni bénéficier d'un statut d'exception qui la soustrairait à l'évaluation scientifique, ni faire l'objet d'un rejet de principe fondé sur son origine historique.
Dr Johan Nguyen & Dr Claude Pernice.
Références
- Cheng Xinnong, editor. Dysmenorrhea in Chinese Acupuncture and Moxibustion. Beijing: Foreign Languages Press; 1987. p. 451-2.
- Shanghai College of Traditional Chinese Medicine. Zhenjiu xue. Beijing: People’s Medical Publishing House; 1974.
- Flaws B. On the historical relationship of acupuncture and herbal medicine in China and what this means politically in the United States. Am J Acupunct. 1993;21(3):267-278.
- Zhang SJ, Huang LX, Zhao JS, Zhang JB, Zhang XX, Wu Z. [Review and reflection on treatment based on syndrome differentiation in acupuncture]. Zhongguo Keji Shi Zazhi (Chinese Journal of Science and Technology History). 2016;37(1):92-99.
- Nguyen J. La différenciation des zheng comme option thérapeutique. Acupuncture Preuves & Pratiques. Juin 2020. https://gera.fr/la-differenciation-des-zheng-comme-option-therapeutique/ 🔓
Mots-clés : Gynécologie - Zheng
