Module 1 Ajustement du corps


Introduction

 

La mise en jeu du corps (immobile et en mouvement) dans le taiji-qigong est composée de deux aspects :

  • la posture du corps au repos liàn xíng 炼形dont la traduction est « raffiner la forme », pratiquer, expérimenter, ajuster la posture du corps au repos dans la tranquillité. Il s’agit ici de la prise en compte de la forme corporelle en particulier dans la perception de sa pesanteur et de son volume. Celle-ci est particulièrement illustrée dans le qigong par la position de l’arbre.

la dynamique du corps shēn fa 身法 dont la traduction est « la règle du corps ». Il s’agit ici des mouvements qui induisent cette dynamique. Celle-ci se retrouve par exemple dans les enchainements du taijiquan. (Diapo 1)

L’articulation de ces deux opposés immobilité et mobilité forme-t-elle une unité ? Où se situe l’accord entre immobilité et mouvement ? Y a-t-il continuité ? Celle-ci n’est-elle pas l’objet de l’ajustement du corps ? Et s’il y a continuité sur quoi repose-t-elle ? [1].

Quatre caractéristiques sont communes à la posture et au mouvement : repos et animation, tension et relaxation. Elles semblent à première vue opposées. Diapo 2

L’ajustement pourrait-il alors être une recherche d’accord et de complémentarité entre ces apparents opposés ? Cette recherche ne concerne pas que la posture du qigong. Ne peut-elle pas être étendue au maintien dans la vie quotidienne ? Selon Lin Zixin 2000 une posture incorrecte peut affecter la santé parce que l’énergie peut être obstruée et la pensée désorganisée [2]. L’ajustement du corps représente donc un enjeu pour le maintien en bonne santé et les manières d’y parvenir sont-elles alors à intégrer dans la médecine chinoise ?

Description de deux postures immobiles

Comment les auteurs chinois décrivent-ils l’ajustement corporel ? La position couchée ou debout, assise ou dans la marche représente les quatre volets de la posture corporelle. Dans cet ensemble de positions le corps est relâché mais non mou, tendu mais non rigide parce que la tension est répartie dans la totalité du corps. L’art du mouvement est caractérisé par la lenteur, le relâchement, la fluidité, la continuité et la circularité. Ces mouvements peuvent également être rapides voire explosifs, spontanés ou codifiés. (Diapo 3)

A l’inverse on peut se demander ce qu’il en est de l’art de l’immobilité par exemple dans la position de l’arbre. Cette position conduit à la recherche d’un alignement particulier du corps et permet une attention accrue sur les perceptions favorisées par cet alignement. Ce dernier, constitué par la position dite « du cavalier » (en chinois Mabu 马步 pas à cheval) suppose que les pieds soient parallèles, écartés à la largeur des épaules ou légèrement plus. Les genoux sont fléchis sans dépasser la pointe des pieds avec une flexion maximum de 90°. Le coccyx est vertical et relâché ainsi que la taille. Le tronc est droit. Le haut de la tête s’élève et un léger recul du menton permet un étirement des vertèbres cervicales et un allongement de toute la colonne vertébrale. Le poids est également réparti sur les deux jambes. Les épaules sont détendues, relâchées à la pesanteur. Les bras et les mains sont dans une position variable selon le type d’exercice réalisé.

L’ensemble de cette position permet de faire porter l’attention sur les jeux de la pesanteur sur le corps et les réglages que l’on peut introduire dans ces jeux. Comment passe-t-on de l’immobilité à la lenteur des mouvements ? La lenteur des mouvements n’est rien d’autre qu’une succession continue d’immobilités. La continuité concerne également l’attention portée à la pesanteur, celle-ci étant favorisée par la lenteur du mouvement.

La position dite « jambe en arc » (en chinois Gongbu 弓步 pas arqué, également appelé gravir la montagne [3]) préfigure la marche. Le pied avant est dans la direction du bassin. La jambe avant est perpendiculaire au sol et le genou ne dépasse pas la pointe du pied. Le pied arrière est ouvert à 45° vers l’extérieur. En largeur, les deux talons sont espacés de 10 à 20 cm ; la longueur du pas est variable en fonction de la longueur des jambes et de leurs capacités musculaires. La cuisse arrière est en abduction et rotation externe. L’aine arrière est ouverte et le genou arrière est fléchi et légèrement à l’extérieur. Le haut du corps est perpendiculaire au sol, selon les mêmes paramètres que dans la position du cavalier. Le poids est successivement réparti sur une jambe puis sur l’autre pour permettre la marche. La position des mains est variable en fonction de l’exercice réalisé. [3] (Diapo 4)

Ainsi, l’accent est mis d’emblée sur la somesthésie (5ème organe sensoriel) et plus précisément sur la proprioception.

Quels sont les effets attendus de ces perceptions ? Le premier effet concerne la perception de la pesanteur dont nous avons déjà parlé et de l’équilibre du corps c’est-à-dire la régulation posturale.

La régulation posturale

Définitions

Une posture est définie par l’organisation géométrique et biomécanique des différents segments d’un individu dans l’espace et de ses processus de régulation. Parmi toutes les postures possibles, le maintien de la station debout érigée est un défi en ce qu’elle s’oppose à l’action de la force de la pesanteur. Le contrôle postural produit l’équilibre en permettant la verticalité de l’axe. Toute posture met en jeu un système tonique postural automatique et souvent inconscient. (Diapo 5).  Il peut faire l’objet d’apprentissages et de perfectionnements. Une posture équilibrée est donc une position érigée du corps, symétrique et permettant de résister aux forces de gravité en économisant l’énergie musculaire, tendineuse, ligamentaire et aponévrotique.

Aspects mécaniques

La posture debout peut se comparer à l’architecture d’un édifice et concerne la position des différents éléments du corps dans les trois plans de l’espace (frontal, sagittal et horizontal) (Diapo 6)

Répartitions des forces

Une certaine répartition des pressions sur les articulations est une garantie de la protection du capital « cartilage » de celles-ci. La charpente osseuse peut être représentée par une voûte architecturale : le bassin est une voûte, le sacrum correspond à la clef de voûte, les membres inférieurs sont les piliers latéraux et les pieds représentent les fondations. Le rachis est alors un pilier central. (Diapo 7)

La régulation posturale dépend de trois facteurs : la proprioception cutanée plantaire, les afférences visuelles et les afférences vestibulaires et ne peut être comprise qu’en prenant en compte un autre élément central : le centre de gravité.

Le centre de gravité

Localisation dans le corps

Le centre de gravité[1] en position debout se situe à 56% de la taille d’un individu et à environ 2,5 cm en avant de la 2ème vertèbre sacrée. Le corps humain est animé d’oscillations et n’est jamais totalement immobile. Le centre de gravité n’est pas un point défini et fixe. Il varie selon les individus et pour un même individu il est également variable. Par exemple il change en fonction de la position du corps, de son poids et de sa taille. Pour la femme, il ne se situe pas au même endroit lors de sa grossesse.

[1] Le centre de gravité est le lieu où la résultante des forces qui lui sont appliquées est nulle.

Le dantian

ce centre de gravité est souvent assimilé au dantian (champ de cinabre). Ce dernier est situé dans la région sous-ombilicale c’est-à-dire dans le petit bassin et qualifiée plus précisément de dantian inférieur. Que recouvre la notion chinoise de dantian inférieur ? Pour Zhang Enqin c’est « l’ancêtre de la vie », « le fondement des cinq organes-tang et des six organes-fu », « la racine des douze canaux », « la confluence du yin et du yang », « la porte de la respiration », « le pays de la convergence de l’eau et du feu », ainsi que l’endroit où le mâle stocke l’essence reproductrice et la femelle nourrit le fœtus. Ainsi, une concentration constante sur Dantian (Elixir Field) peut avoir comme effet de renforcer la santé, de prévenir et de guérir les maladies [4]. » Cette pluralité de sens se retrouve dans la pluralité de localisations. Ainsi le dantian inférieur est souvent situé au point d’acupuncture 6VC qihai mer du qi, situé à 1,5 cun sous le nombril. Mais il est également localisé au 4VC ou 5VC situés sous le nombril ou 8VC situé au nombril [5]. La région du petit bassin est étendue à la région rénale, zone localisée entre les deux reins et englobant le point d’acupuncture 4VG Mingmen porte de la vie [6]. Ellis A. affirme que « ce point est connu sous le nom de dantian champ de cinabre ». La pluralité de sens de la notion de dantian inférieur se retrouve également dans celle des fonctions. Longtemps considéré comme le siège de la reproduction (stockage du sperme pour les hommes et l’utérus pour les femmes), il est également le « point de départ » de trois méridiens : vaisseau conception, vaisseau gouverneur et méridien curieux Chongmo. Cette zone est celle du stockage du « qi authentique » (réunion du qi inné et du qi acquis) et source de l’ouverture et de la fermeture comme de la montée et de la descente de celui-ci. Actuellement c’est sur cette zone que l’attention et la respiration se concentrent dans la pratique du qigong, afin de favoriser la santé voire même afin d’« acquérir l’immortalité ». (Diapo 9)

C’est enfin le point de convergence de toutes les activités du corps humain, rejoignant en cela les propriétés dynamiques du centre de gravité. Toutefois, dans les registres des dénominations, des localisations et de la physiologie, on ne peut manquer d’être interpelé par la présence simultanée de définitions précises mais contradictoires et de définitions imprécises mais occultant les contradictions par un processus de généralisations. Les divergences dans ces trois registres ne peuvent-elles pas être expliquées par la subjectivité des sensations ? Les variations qu’ils comportent ne sont-elles pas être le reflet d’une différenciation de finesse de la proprioception ? Et dans l’affirmative comment affiner cette proprioception par l’apprentissage ?

L’équilibre

Plusieurs éléments sont impliqués dans l’équilibre du corps. (Diapo 10)

Le squelette osseux

Il est un moyen de résistance à l’action de la gravité. Il est caractérisé par un certain nombre de segments mobiles autorisant une grande variété de mouvements, grâce au jeu des articulations. Trois types de squelette osseux se distinguent par les diverses fonctions qu’ils remplissent :

  • Le squelette axial rassemble la tête, la colonne vertébrale et la cage thoracique. C’est le pilier qui supporte l’ensemble.
  • La ceinture supérieure ou scapulaire qui rassemble le scapula, la clavicule, le sternum.
  • La ceinture inférieure ou pelvienne composée des ailes iliaques et le sacrum. Elle a pour fonction d’une part de répartir le poids supérieur dans les deux membres inférieurs et d’autre part de réunir les deux forces ascendantes, réaction à l’appui plantaire.
Les muscles et les ligaments 

ils enserrent chaque articulation et assurent la cohérence mécanique. Les ligaments sont des éléments conjonctifs fibreux. Ils sont très résistants et ont une faible capacité d’extension. Le système capsulo-ligamentaire contribue au soutien et à la stabilité de l’ensemble de l’architecture osseuse. Les muscles sont les éléments dynamiques de l’organisme en permettant le jeu des articulations. Ce sont les muscles qui régissent l’action de la pesanteur qui ont la tonicité la plus importante.

Le système nerveux central 
  1. la cohérence mécanique est également nerveuse. En effet le système nerveux central gère la tonicité musculaire équilibrant les forces mécaniques des articulations à partir de trois systèmes
  • Le système musculosquelettique : les mécano-récepteurs de la peau et plus particulièrement les afférences sensorielles plantaires, les récepteurs articulaires et les fuseaux neuro-musculaires. Ils contribueraient au codage du mouvement volontaire en renseignant le système nerveux central sur l’environnement externe et interne
  • L’appareil vestibulaire : le système labyrinthique a une double fonction : d’une part les canaux semi-circulaires fournissent au système nerveux central des informations sur la vitesse et la direction du mouvement de la tête. D’autre part les otolithes donnent une information sur la position de la tête par rapport à la verticale. Au cours du mouvement, ils intègrent l’accélération.
  • Les afférences visuelles : le système visuel a une double fonction : d’une part une fonction extéroceptive de la vision centrale ou fovéale permettant l’identification (forme, dimensions) et la localisation précise (distance) d’un objet ; et d’autre part la fonction proprioceptive de la vision périphérique renseignant sur les mouvements relatifs d’une scène visuelle et jouant ainsi le rôle d’un tachymètre en s’associant avec les afférences vestibulaires.

Conclusion

En conclusion et pour résumer la manière dont les auteurs chinois décrivent l’ajustement corporel dans le taiji-qigong, nous pouvons dire que le mouvement, dans sa forme commune, est le plus souvent perçu comme :

  • détendu : le corps et le mental ne sont plus tendus. Etant relâchés, ils sont dans un mode de fonctionnement décontracté, calme, « avec une force ni contraignante ni incertaine » [1] fluide, qui coule comme un liquide, sans heurts, avec facilité, en remplissant totalement la forme de son contenant.
  • continu : sans séparer les parties, sans interruption, incessant, immuable, soutenu par un effort sans faille, c’est-à-dire sans défaillance ni en intensité ni en durée.
  • circulaire : le trajet du mouvement change de direction sans angle en décrivant des sinuosités, des ondulations, des spirales, des courbes indirectes et enveloppantes, suivant un déterminisme propre et paraissant indéterminées.
  • lent : c’est sans doute la caractéristique la plus connue du grand public. La lenteur facilite la mémorisation, permet l’attention à l’exactitude du mouvement, elle facilite la réalisation des trois critères précédents et permet l’unification des trois ajustements en un seul appelé état de qigong que nous verrons ultérieurement.
  • global : « aucune partie prise en défaut, aucune partie déficiente ou en excès, aucune partie déconnectée ». Cette citation, attribuée à Zhang San-Feng, décrit partiellement un idéal de globalité[7].
  • codifié ou non : le plus souvent ces mouvements sont codifiés dans un enchaînement qui a un nom propre. Ce nom est soit historique, par exemple le classique de la transformation des tendons yìjīnjīng 易筋經, soit moderne, par exemple le qigong de l’oie sauvage dàyàngōng 大雁功.

Bibliographie

  1. Liu Tianjun et Chen Kw. Chinese Medical Qigong. London: Singing Dragon.2010
  2. Lin Zixin. Yu Li et col. Qigong – Chinese medicine or pseudoscience ? New York: Prometheus books; 2000.
  3. Yang Jwing-Ming. Taichi-Chuan. Le style Yang classique. Noisy-Sur-Ecole: Budo Editions.2010.
  4. Zhang Enqin. Chinese qigong. Shanghai: Publishing house of Shanghai College of Traditional Chinese Medicine; 1990.
  5. Zhang Rui-Fu et al. Illustrated Dictionary of Chinese Acupuncture. Beijing: People’s Medical Publishing House.1985.
  6. Ellis A, Wiseman N et Boss K. Grasping the Wind. An Exploration into the Meaning of Chinese Acupuncture Point Names. Paradigm Publications, Brookline.1989.
  7. Yang Jwing-Ming. Les secrets des anciens maîtres de Taichi, textes choisis et commentés. Noisy Sur École: Budo Édition.2000.